Ou la manie hégémonique du deux poids mille mesures
Le 15 février 2006, à Nouakchott, le quotidien arabophone Alakhbar, du groupe Saharamédia, publiait une enquête fouillée sur les déconvenues de la banque BACIM, dont il annonçait la faillite prochaine, suite aux abus de gestion, d’ailleurs détaillés dans l’article.
Sitôt la nouvelle connue dans la capitale, des affidés des cadres et actionnaires incriminés, déclenchent une chasse à l’auteur de l’investigation, le jeune journaliste Elkalil Ould Joud, connu pour ses dépêches sans complaisance, dans le quotidien international Achargh Alawsat et la chaîne de télévision Alarabiah. Ses poursuivants finissent par l’intercepter au centre ville, en compagnie de son collègue Monsieur Ahmed Oud Bah, webmaster du site d’information www.saharamedia.net
Les assaillants tentent alors de provoquer un accident de circulation, dans l’intention manifeste d’attenter à l’intégrité physique de l’auteur. Contre lui, des menaces de morts fusent durant la manœuvre, finalement empêchée par le nombre élevé de témoins.
Quelques minutes plus tard, 20 hommes en véhicules tout-terrain, munis d’armes blanches – canifs et gourdins – assiègent les locaux de Saharamédia, proférant résolutions homicides et insultes à l’endroit des employés et de leur hiérarchie, journalistes et le Directeur de Publication compris.
L’intervention de la police, assez prompte, il faut le souligner, provoque la débandade du rassemblement ; grâce aux photos prises par les caméras du groupe de presse, l’identification de certains véhicules permet aux forces de l’ordre d’appréhender, en moins d’une heure, plus 10 personnes sur lesquelles elle saisit de nombreuses pièces à charge.
Il s’avère, très vite, que la conduite de l’opération se déroulait sous les ordres de deux notables tribaux : Beheïde Ould Mohmaed El Mokhtar, demi-frère du Colonel Mohamed Mahmoud Ould Deh, ex Directeur du Port Autonome de Nouakchott, principal actionnaire de la BACIM et le capitaine de gendarmerie, Jiddou Ould Haki, garde de corps du susdit et chargé de la sécurité de la banque. Beheïde Ould Mohamed El Mokhtar cumule, en l’espèce, les circonstances aggravantes: dès le début des hostilités, il n’hésitait pas à formuler, par téléphone, des menaces d’assassinat à l’encontre du journaliste Elkalil Ould Jdoud. Or, jusqu’à ce jour, aucun des deux instigateurs directs n’a été convoqué par la police, encore moins présenté devant un magistrat.
Depuis le dépôt de la plainte Elkhall Ould Jdoud s’est absenté de Nouakchott, afin de mieux garantir sa sécurité et se mettre à l’abri des pressions tribales ; l’un de ses cousins, Dah Ould Ahmed Lemrabott, Directeur Général de la BACIM, tente, sous la pression de l’actionnaire principal le Colonel Ould Deh, de mettre un terme à l’action judiciaire en cours.
Des incidents identiques se produisent, quasiment sans jamais entraîner une sanction significative ; déjà, durant les années 1990, le siège du Calame avait été à mis sac par une tribu qui s’estimait lésée par un reportage sur les activités peu conventionnelles de l’une ses figures ; des justiciers d’une autre latitude avaient copieusement molesté une femme chercheur, au prétexte d’une controverse sur un point d’histoire relatif à leur degré de noblesse.
Comme le veut l’usage de l’impunité en milieu arabo-berbère, les tribus des uns et des autres - assaillants et assiégés – s’emparent du contentieux et s’évertuent à le dissoudre avant que la puissance publique ne se préoccupe activement de lui appliquer la règle d’équité. Le fonctionnement invariable de ce réseau de complaisance passe, en général, par un échange de biens symboliques, d’où la convocation de la mémoire des alliances et un assaut d’excuses réciproques. N’’a-t-on pas observé qu’au lendemain du 3 août 2006, les victimes de tortures - réformistes musulmans, militaires et civils putschistes - renonçaient à poursuivre leurs tortionnaires et décourageaient toute publication des actes incriminés!
C’est au travers de ces instances centrifuges que la notion de destin commun s’effrite en Mauritanie.
Récemment, dans les rues de Nouakchott, les parents, protégés et clients de l’ex-ministre du pétrole, défiaient l’autorité de l’Etat, au nom de leur appartenance ; ils contestaient que leur bienfaiteur répondît, seul, de la violation d’un intérêt général, au respect duquel d’autres tribus privilégiées ne furent jamais astreintes ; en guise de réaction, apprenait-on avec stupeur, un membre influent du Conseil Militaire les reçut et rassura ; dans un pays doté du minimum de souveraineté, la police les aurait incarcérés et conduits, menottes aux poings, auprès d’un juge, qui inclinerait, naturellement, à les faire écrouer, pour entrave à la justice, trouble flagrant à l’ordre public et atteinte à la sûreté de l’Etat.
Entre Maures blancs, les dissentiments se résolvent, souvent, au dessus du droit positif. Les magistrats, eux, opèrent, dans toute la rigueur de leur partialité, sur le citoyen de l’autre Mauritanie qui subit et se résigne : Les négro-africains et les Hratine – majorité démographique de la Mauritanie – ne détiennent ni banques privées ni licences de pêches ni permis de prospection minière mais gardent la fréquentation des prétoires, à portée de frustration.
Aujourd’hui, les réunions tribales se tiennent au grand jour, en dépit des résolutions prises par le Conseil Militiare, aux fins de prévenir les séparatismes. En revanche, lorsque des cadres négro-africains prétendent convoquer des réunions, à domicile, ils se heurtent au refus d’autorisation, sinon à l’interdiction pure et simple. Issus de diverses ascendances culturelles et régionales, ils tombent, pourtant, sous le coup de la disqualification pour « particularisme ethnique ».
A cette discrimination aussi retentissante que banalisée, la révolution de palais du 3 août 2005 n’apporte pas encore de rectification substantielle. Or, l’inégalité de traitement judiciaire des gouvernés constitue l’une des expressions majeures de la déconfiture du sentiment civique en Mauritanie. Des années d’impunité de crimes racistes, de tolérance de l’esclavage et d’ententes claniques au sommet de l’Etat consolident le constat qu’au motif de la paix pour les puissants, il faudra toujours, amnistier, oublier, pardonner, tourner la page, brûler le livre et désapprendre même à lire les leçons de l’histoire. Dans cette représentation des équilibres de la cité, la victime, quand elle réclame son droit élémentaire à l’indistinction sous la loi, se retrouve accusée d’extrémisme. Dés lors, l’état de la domination l’oblige à devoir se justifier, récuser le soupçon, prouver sa bonne foi, se faire modeste, en somme se dédire.
En dépit d’efforts remarquables vers l’assainissement de la gestion publique, la Mauritanie de la transition avance, à visibilité nulle, vers la promesse d’un devenir meilleur. Elle entend tout, parle sans censure, détecte le parfum du changement mais marche du pas de l’aveugle neuf, qui, soudain, s’est amputé du souvenir, y abdiquant, pour se prémunir de sa conscience, la faculté de concevoir l’épreuve des jours prochains.
Le 23 février 2006