MAURITANIE, LES DESSOUS DU COUP D’ETAT IMAGINAIRE
Note de synthèse sur une conspiration controversée
La crise politique en Mauritanie débouche sur un litige diplomatique, sans précédent entre Nouakchott d’une part, Tripoli et Ouagadougou de l’autre.
LES FAITS
Le jeudi 26 août 2004, le Colonel Sidi Ould Riha, Commandant de la gendarmerie mauritanienne énumère, sur la radiotélévision d’Etat, les accusations d’instigation de putsch contre le régime; elles visent le Burkina Faso et la Libye. Deux officiers, parmi les 31 détenus dans le cadre de l’enquête, avouent, brièvement et sans donner de détails, avoir été en relation, pour les besoins du projet, avec les commandants Saleh Ould Hanena et Mohamed Ould Cheikhna, tous deux chefs de l’insurrection militaire du 8 juin passé et dirigeants de l’organisation armée, les « Cavaliers du Changement »; ils ajoutent que les appels de leurs interlocuteurs parvenaient du Burkina Faso. Autant le Lieutenant-Colonel Mekhale Ould Mohamed Cheikh paraissait en bonne santé, autant le second témoin, le commandant Mohamed Lemine Ould Sidi Mohamed dit Ould Waer, réprimait, selon des proches, une attitude inhabituelle.
L’on sait, à présent, avec certitude, que des séances de torture furent infligées dès le début des interrogatoires aux autres prisonniers, dont deux, au moins reçurent des soins d’urgence à l’hôpital militaire de Nouakchott: il s’agit des commandants Sidaty Ould Mohamed Mahmoud et Habib Ould Abou Mohamed. Le caractère imprécis et sobre des « aveux » récités à la radiotélévision de Mauritanie trahit l’effort laborieux des enquêteurs.
Le lendemain 27 août , l’accusation s’affine un peu plus; la thèse officielle prétend que des commandos formés en Libye et au Burkina Faso devaient se joindre aux partisans de l’intérieur, entre le 16 et le 20 août, c'est-à-dire après le début des opérations de renversement du pouvoir, lesquelles devaient avoir lieu le 15 du même mois, jour du départ du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya vers la France. Ce léger décalage semble rectifier la version initiale des autorités mauritaniennes: la dernière formulation retient l’idée d’un coup de force en l’absence du Chef de l’Etat, que marquerait l’attaque simultanée de plusieurs garnisons à l’intérieur du pays et l’élimination des officiers loyalistes.
En guise d’éléments à charge, les services de sécurité mauritaniens publient une série d’adresses électroniques, avec mention de pseudonymes et indicateurs IP, en provenance du Burkina Faso. Ce serait, là, le moyen par lequel les deux commanditaires présumés du complot correspondaient avec leurs interlocuteurs en Mauritanie même. A cette liste, s’ajoute un seul numéro de téléphone sénégalais, à partir de quoi les complices internes effectueraient certains appels vers leurs collègues hors du pays.
Enfin, la version officielle prétend que les commandos entraînés en Libye et au Burkina comprennent des natifs de l’Azawad, province du Nord malien.
Ainsi, l’index pointé sur les deux voisins sud et sud-est de la Mauritanie (Bamako et Dakar) prolonge-t-il, sur un mode plus subtil, la suspicion, plus explicite, à l’endroit de la Jamahiriya et du Burkina Faso.
Une première question s’impose : puisque la date de l’attaque extérieure était connue, pourquoi ne pas la prévenir, tendre une embuscade aux assaillants et, ainsi, éradiquer la menace, de manière radicale ?
LA GENESE
Entre le Burkina et la Mauritanie, les relations avaient connu depuis quelques semaines un développement assez étrange: en début d’été 2004, Madame Salamata Sawadogo, l’Ambassadrice du Faso, résidente au Sénégal, présentait, enfin, ses lettres de créances à Nouakchott, alors qu’elle en avait formulé l’intention depuis plus d’un an, sans jamais recevoir de réponse. Elle est, par ailleurs, la nouvelle Présidente de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, instance d’où le gouvernement mauritanien reçoit, régulièrement et depuis 2000, des recommandations assez sévères.
Lors des festivités du 10ème anniversaire de l’accession au pouvoir du gambien Yahya Djameh, le chef de l’Etat mauritanien avait insisté auprès du protocole pour être placé côte à côte avec le Président Blaise Compaoré. La télévision de Nouakchott diffusa alors, sur commande, les images de cette proximité, visiblement amicale. Quelques semaines plus tard, une délégation de météorologues mauritaniens séjourne même à Ougadougou, afin d’y observer, durant quelques jours, les techniques de pluie artificielle, un domaine où le Burkina développe des expériences pionnières.
Avant le début de la récente réunion à Genève du Comité pour l’Elimination de la Discrimination Raciale (CERD, organe indépendant de l’ONU), Mme Fatimata-Binta Victoire Dah, une autre citoyenne du Burkina Faso se voit confier le rôle de rapporteur spécial pour la Mauritanie. Le gouvernement du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, fort de ses rapports neufs avec cet Etat, décide de demander son intervention, auprès de l’experte précitée, afin que le dossier de la Mauritanie soit traité, par elle, avec indulgence. Or, la réponse suscite le mécontentement à Nouakchott: le Burkina dit ne pas être en mesure d’interférer dans le travail d’une personne recrutée, à titre individuel, par l’Organisation des Nations Unies.
La tentative présumée de coup d’Etat est annoncée, le jour même de la fin des travaux du CERD mais sans qu’aucun pays complice ne soit cité encore. Commencées la veille, les arrestations d’officiers, pour la plupart issus de l’Est, se poursuivent, sur la base du délit de parenté ou d’amitié, avec les présumés putschistes du 8 juin 2003. L’auteur de la déclaration, le Ministre mauritanien de la défense Monsieur Baba Ould Sidi, tente maladroitement d’associer au complot le groupe islamiste Zarkawi, comme si l’Irak ne suffisait pas à en entretenir les pulsions de guerre; le lendemain, cette thèse est abandonnée.
Le 17 août, Inimish Al watan, un journal financé par le fils du Chef de l’Etat, le Capitaine de gendarmerie Ahmed Ould Taya, s’en prend violemment à la France, la Libye et le Burkina Faso, qu’il accuse, à des degrés variables, de déstabiliser la Mauritanie; à titre incident, comme un avertissement, le Président Jacques Chirac est décrié pour sa gestion à la mairie de Paris; la compagnie Elf récolte aussi quelques qualificatifs de même facture.
Lorsque, le 20 août, les conclusions assez fermes du CERD sont rendues publiques, les autorités mauritaniennes se persuadent du complot international mais ne réagissent pas immédiatement. La consigne semble de banaliser un événement pourtant précurseur.
L’ESCALADE
Le Ministre de la défense, accompagné de deux officiers supérieurs, se rend alors à Ouagadougou, porteur d’un message du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, à son homologue. L’entrevue, brève, sera suivie d’une réunion de travail avec les ministres burkinabés de la Sécurité et de la Défense, auquel s’est joint le Chef d’Etat-major particulier du Président Blaise Compaoré. Les délégués mauritaniens réclament que leurs soient remis, sans délai, trois des 15 à 19 officiers disparus après l’insurrection armée du 8 juin 2003: ils citent les commandants Saleh Ould Hanena, Mohamed Ould Cheikhna et le capitaine Abderrahmane Ould Mini. Ils exigent l’extradition des autres ; comble d’incompétence, sur la liste figure, par exemple, le lieutenant Cheikhna Ould Lemhadi, réfugié à New York, où il suivait une formation, au moment de l’insurrection de l’été passé.
Les burkinabés, surpris, réclament des indices, une note écrite, pour alimenter leur enquête ; les demandeurs s’avèrent alors incapables de produire, ne seraient-ce que les photographies des personnes recherchées. Le ministre mauritanien n’apportait pas de dossier à l’appui de sa démarche.
Pour preuve de leur bonne foi, les burkinabés rappellent avoir livré à la Mauritanie, en janvier dernier, par le Mali dont ils portaient la fausse nationalité, trois opposants qui s’identifiaient membres de l’opposition armée au régime. La délégation hôte reconnaîtra le fait mais ne commentera pas cet argument plutôt embarrassant et pour cause : les individus en question circulent librement à Nouakchott.
A la fin de l’audience, le Ministre mauritanien de la défense et ses collaborateurs repartent, après avoir promis d’envoyer, assez vite, les éléments attendus par le Burkina Faso. A leur retour à Nouakchott et contre toute spéculation, deux capitaines négro-africains - Diagana Chouaïbou et Kondio Oumar – sont mis aux arrêts.
A la surprise générale, le 26 août 2004, une déclaration spectaculaire du Colonel Sidi Ould Riha Commandant de la Gendarmerie, révèle la fin de l’enquête et désigne le Burkina et la Libye pour leur connivence active avec les conspirateurs ; si la mention de Ouagadougou s’avère inédite, il faut rappeler que Tripoli est périodiquement visé par ce genre de procès de la part de Nouakchott.
La France, trop « gros morceau », n’est pas mentionnée mais demeure l’objet des récriminations secrètes dans les salons du sérail.
Le soir du 27 août, sur les chaînes de télévision Alarabia et Aljazeera, le Ministre de l’Information désigne, nommément, « l’agent libyen » Mustapha Ould Limam Chavi, un citoyen mauritanien à mi-résidence entre le Burkina Faso et le Niger, comme l’instigateur principal de ces tentatives de déstabilisation. Le lendemain, le Ministre de la Défense revient à la charge et renouvelle l’accusation sur les ondes de Radio France Internationale. L’Etat mauritanien déclare la guerre à une personne.
Depuis quelques années déjà, les autorités mauritaniennes dépêchaient, en vain, des émissaires, pour obtenir son expulsion du Burkina Faso; elles reprochaient, à Mustapha Ould Limam Chavi, d’user de ses relations arabes et africaines, en faveur de l’Union des Forces Démocratiques/Ere Nouvelle, alors principal parti d’opposition (UFD/EN, dissout en 2000) ; son père, Limam Chafi, en est membre adhérent.
Au mois de décembre dernier, le Directeur de la Sûreté de l’Etat, le Commissaire Deddahi Ould Abdallahi visite Ouagadougou et offre à Mustapha de « revenir au pays », servir le régime du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya et contribuer à la neutralisation des putschistes du 8 juin 2003; en contrepartie, il recevrait, à ses propres conditions, tout ce qu’il voudra bien demander; l’intéressé rejette l’offre, rappelle ne rien entendre à la politique en Mauritanie et objecte que son éducation et sa foi lui défendent de pratiquer le mercenariat. Deddahi Ould Abdallahi, accoutumé à la toute-puissance de l’argent, regagne Nouakchott, en état de choc.
A partir de ce jour, les services de renseignements mauritaniens se rapprochent de leurs homologues de Côte d’Ivoire, en vue de collaborer à l’élimination physique de Mustapha Ould Limam Chavi, auquel le pouvoir de Gbagbo tient grief de son implication auprès de la rébellion menée par Guillaume Soro et ses partisans. Des ponts sont aussi jetés en direction du Togo et de la Guinée Conakry, pour susciter un front anti-Compaoré et accélérer sa chute. La Mauritanie versera des fonds importants, tandis que les aspects logistiques reviennent aux autres partenaires. L’entreprise court toujours.
Le choix du moment pour mettre Ouagdougou en cause n’est pas fortuit ; le chantage à la mauvaise réputation précède, de peu, le sommet extraordinaire de l’Union Africaine et celui de la Francophonie, tous deux prévus au Burkina Faso avant la fin de l’année 2004.
Jusqu’à présent, les seuls éléments, publiés par les services de sécurité à Nouakchott, sont la liste de courriers électroniques, un numéro de GSM sénégalais et les confessions filmées, sans présence de témoins neutres ni d’avocats, de deux officiers en détention. L’on se souvient du procès, en décembre 2003, du candidat-Président Ould Haïdalla, durant lequel la police produisit, en guise de preuve d’un projet de renversement du pouvoir, des numéros de téléphone libyens, une plaque d’immatriculation mauritanienne et un pot de vernis pour maçonnerie et bâtiment.
Le mercredi 25 août 2004, sur la radio américaine d’informations économiques et boursières, Monsieur Scott Spencer, le PDG de Hardman Ressources déclare, à propos de la situation en Mauritanie où son entreprise prospecte l’or noir, «toute référence à une tentative de coup est incorrecte »…
Aujourd’hui, le Burkina Faso et la Jamahiriya réitèrent leur disponibilité à recevoir une commission d’enquête de l’Union Africaine et de la Ligue Arabe, afin de déterminer les certitudes formulées par la Mauritanie.
Le 29 août, 11 des officiers détenus recouvrent la liberté, pour « insuffisances de preuves ».
Le 30 du même mois, le Ministre mauritanien de la Défense se rend à Bamako, pour y s’assurer de la « coopération » du Mali, voisin furtivement mis en cause quelques jours auparavant. Viendra, sans doute, le tour du Sénégal.
La démarche ne varie pas : pointer le doigt d’abord, ensuite demander des explications ; le gouvernement du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya tâtonne ; ce faisant, il prend le risque sérieux de s’isoler un peu plus en Afrique de l’Ouest. Il semble trop s’en remettre à la double protection d’Israël et des Etats-Unis d’Amérique.
LE TERREAU
En tentant d’internationaliser ses contradictions intérieures, le régime mauritanien devient, dorénavant, un facteur de troubles majeurs à l’intersection du Maghreb et du Sahel. La découverte annoncée du pétrole et la réaction des compagnies engagées dans son exploitation risquent de peser sur le devenir du pays, aussi fortement que la volonté de ses habitants.
L’actuel chef de l’Etat, a pris le Pouvoir, par la force, le 12 décembre 1984 ; sous son mandat, l’armée mauritanienne a connu 5 vagues d’évictions collectives, dont la plus sanglante, le Négrocide, remonte à 1990-1991 ; des centaines de militaires des ethnies non arabes du sud seront alors exécutés, sur une période d’un an, hors de toute réquisition de la justice.
Depuis 1999, des officiers supérieurs, à cause de l’ambition potentielle que l’opinion leur prête ou d’un positionnement pro-français, se retrouvent dans les ambassades, voire contraints à l’exil. Une nouvelle campagne de radiations se prépare ; elle vise, à présent, le commandement originaire des régions Est. Les forces armées seront alors décapitées.
Depuis 1994, le pouvoir mauritanien s’est plaint d’ingérences putschistes, tour à tour, de l’Irak, du Sénégal, de la Libye, d’Israël, de la France, de l’Arabie Saoudite, de nouveau de la Libye en 2003, puis du Burkina Faso, l’accusé le plus récent. A aucun moment, des pièces à conviction, dignes de ce titre, n’ont étayé le soupçon. Saleh Ould Hanena, Mohamed Ould Cheikhna et leurs compagnons sont devenus un mythe vivant pour la troupe et dans les humbles foyers de la Mauritanie sans voix. Ils incarnent donc le souci premier du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, son obsession nocturne.
La dissolution de partis d’opposition (3 fois entre 1999 et 2003) se décide en Conseil de Ministres ; les associations anti-esclavagistes et de défense des droits de l’Homme sont interdites. Les allégations de mauvais traitements contre les prisonniers d’opinion et de droit commun relèvent du fait divers.
La tribu du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, l’une des plus minoritaires, monopolise l’essentiel de l’appareil de sécurité, des rouages financiers, de l’économie privée, ainsi que le commandement de la garde prétorienne, une institution inconnue en Mauritanie avant le début des années 1990.
Le gouvernement est régulièrement critiqué, par les organisations des droits de l’Homme, à cause de la persistance du racisme, de l’impunité des crimes ethniques et de l’esclavage traditionnel.
Le régime, plus vulnérable que jamais, vit une interminable fin de règne, face à une opposition démunie ; de l’avis des observateurs avertis, son extinction viendra de ses propres rangs.
Conscience et Résistance 1 septembre 2004
Note:
LES MAUVAIS JURISTES DE OULD TAYA
Ces derniers jours, les autorités mauritaniennes ont multiplié, avec l’insuccès que l’on sait, les gestes de communication autour de leur demande d’extradition, lancée contre les chefs de l’insurrection militaire du 8 juin 2003, laquelle enfanta un mandat d’arrêt international, bientôt – si ne l’est déjà - oublié dans un tiroir quelconque d’Interpol.
Après vérification, il s’avère que la demande d’extradition repose sur un motif caduc : il invoque un traité qui entre dans la cadre des actes fondateurs de l’Union Africaine et Malgache (UAM), la première variante francophone de l’OUA, crée en 1960, sous l’impulsion du Président Boigny, pour faire pendant au poids des pays anglophones du Continent. Elle comprenait 12 membres : la Côte d’Ivoire, Le Congo, le Cameroun, le Tchad, le Niger, Le Sénégal, la Haute Volta (Burkina Faso), le Dahomey (Bénin), Le Gabon, Madagascar, la République Centrafricaine. L’Organisation Commune Africaine et Malgache (OCAM) en prit le relais en 1966 à Tananarive, adoptant les instruments de l’instance mère. Elle sera dissoute le 25 mars 1985.
Or, déjà en 1963 et pour marquer son indépendance, la Mauritanie s’était retirée dudit cadre, dénonçant, de facto, ses termes de références. Les mémoires de feu Mokhtar Ould Daddah expliquent les raisons et circonstances de ce retrait.
Après l’échec de sa délégation lors des travaux du Comité pour l’Elimination de la Discrimination Raciale (CERD), le Colonel Ould Taya se fait ridiculiser davantage encore par ses «juristes».