Le 15 novembre 2005, le président du syndicat de l’enseignement supérieur annonce, en pleine assemblée générale, sa convocation, par le Commissaire Deddahi Ould Abdallahi, Directeur de la Sûreté de l’Etat ; ce dernier lui signifia l’ordre de ne plus tenir de réunions et de renoncer à toute manifestation, au motif de leur « illégalité. »  

La veille, les adhérents se rassemblaient pour évaluer les nouvelles dispositions, par lesquelles le Ministre de l’Education Nationale compte organiser le métier. Deux dispositions du projet de règlement suscitent l’inquiétude de la profession ; ils prévoient la possibilité, pour le Recteur, de révoquer un enseignant et permet le recrutement - hors des critères académiques et en qualité de titulaires - de personnes dépositaires d’un brevet d’invention ou récipiendaires d’une distinction scientifique. Puisque les deux dernières catégories relèvent du vide juridique en Mauritanie, la voie serait ainsi ouverte aux abus et complaisances dont le régime de transition dit vouloir se prémunir.  

Il importe de rappeler qu’après plus de trois mois d’exercice, les nouvelles autorités peinent encore à s’émanciper de l’héritage du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya. Les assassins et les tortionnaires restent en liberté et occupent des fonctions sensibles dans les services de sécurité et le commandement de l’armée ; les responsables présumés de détournements de deniers publics et autres actes de concussion jouissent impunément de leurs privilèges ; les déportés, réfugiés et toutes les victimes du racisme continuent à attendre le geste symbolique qui leur prouverait, la réalité du changement ; l’appareil judiciaire maquille et couvre les pratiques esclavagistes, au cœur même de la capitale, comme l’illustre le cas de Khadama, une esclave 14 ans, que la police rend à ses maîtres et convainc de revenir sur sa plainte.  

De surcroît, la plupart des mesures individuelles et jusqu’aux propositions de membres de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) concernent des personnalités et cadres du pouvoir déchu ; en vertu du déterminisme par l’identité des profils et l’appartenance à un même vivier, la récurrence trahit l’incapacité du Conseil Militaire et du Gouvernement, à sortir de cette sphère.  

Pour couronner le scepticisme général, le gel des biens et des activités du PRDS vient d’être levé, au moment où Maître Mohamed Lemine Ould Haycen, un ami proche du Chef de l’Etat, s’y présenterait, seul désormais, au poste de Secrétaire Général. 

Néanmoins, les pressions extérieures produisent un début d’effet, avec la réduction de la période transitoire, de 2 ans à 19 mois. Tous les acteurs mauritaniens s’en félicitent.  

Dans l’ensemble, à l’exception notable de l’AJD, l’ensemble des partis reconnus soutiennent et accompagnent les orientations du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie. Devant l’occultation des contentieux liés aux discriminations ethniques et à l’esclavage, les ONG de promotion des Droits de l’Homme et quelques groupes radicaux s’en tiennent à une attitude d’observation critique.  

Les risques d’instabilité viennent d’ailleurs. 

Quelques semaines après la révolution de palais du 3 août 2005, les nouvelles autorités signifiaient, par la voix du Président du Conseil Militaire, l’interdiction du Parti de la Convergence Démocratique ( PCD ), aux motifs qu’il serait religieux. Ce groupe et ses alliés de l’ex-opposition ont faiblement réagi ; l’état de grâce, consécutif à l’amnistie générale qui vida les prisons et mit un terme aux poursuites judiciaires pour motifs politiques, atténuait la solidarité entre les contestataires d’hier.  

Aujourd’hui, le Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) s’apprêterait à prendre une décision similaire mais autrement plus dangereuse, à l’encontre du projet de parti que les Cavaliers du Changement, l’ex contestation armée, soumettront au Ministère de l’Intérieur. Le prétexte, au même titre que le précédent du PCD, serait la présence, dans la future direction, d’activistes islamistes.  

Pour prévenir un erreur, dont l’on peut imaginer les conséquences graves sur la transition en cours, il convient d’exposer le danger et l’iniquité spécifiques de telles exclusions, notamment la dernière.  

- L’islamisme ne résume pas la composition des deux partis en chantier ; de surcroît, dans un pays où aucun acte de terrorisme religieux n’a jamais été commis, vouloir bâtir sur terre la cité de Dieu ne constitue pas un délit mais bien une opinion. A ce titre, nulle raison n’autorise qu’elle soit traitée comme une infamie, au moment où les associations et les regroupements d’intérêts les plus compromis dans le pillage et la saignée de la Mauritanie, s’expriment librement et se préparent, aux élections, sans qu’aucune ordonnance ne vienne instruire leurs crimes. Ce degré d’asymétrie dans le traitement, étonne et déçoit, de la part de ceux qui prétendent soustraire le pays à deux décennies de dictature et d’impunité.  

- Les Cavaliers du Changement, autant que la composante des musulmans réformistes au sein du PCD, ont contribué, de manière prépondérante, à la chute du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya ; les premiers portèrent les coups décisifs et ébranlèrent les fondements du régime tribal, les seconds accentuèrent sa rupture d’avec la base ethnique dont il se prévalait. La constance et le caractère radical de ces deux apports, réalisés par des sacrifices dont l’intensité se distingue des autres acteurs, n’autorisent pas à en ignorer les vecteurs, au point de les maintenir hors de la compétition. Il s’agirait d’une décision imprudente, laquelle ne serait pas acceptée par les deux groupes et leurs alliés.  

- Dans le cas singulier des Cavaliers du Changement, le refus d’obtempérer à l’interdiction éventuelle de leur parti, s’appuierait sur un argument supplémentaire, que le Conseil Militaire aurait peine à écarter : dès l’amnistie, les forces armées signifiaient, leur renvoi définitif, aux officiers, sous-officiers et soldats condamnés lors du procès de Ouad Naga, La mesure s’étendrait, d’ailleurs, à d’autres ex détenus militaires, jamais jugés ou seulement acquittés. Elle concernerait des dizaines de personnes, parmi les mauritaniens les plus déterminés durant l’épreuve collective. L’autorité de transition se permettrait-elle le luxe, dans l’injustice, de leur interdire, simultanément, de servir la défense du pays et d’exercer la politique ? Une telle rigueur équivaudrait, pour tous, à une véritable mort sociale, le même désespoir contre lequel ces hommes d’exception se soulevaient, au nom d’une autre idée la Mauritanie entière!  

Enfin, au delà des périls précités, il importe de s’interroger sur la valeur pratique et la légitimité d’un passage au régime civil qui exclut des forces politique d’envergure, évite de régler les problèmes de fond, défend les tortionnaires et interdit, le retour organisé, à des dizaines de milliers de compatriotes, déportés par la volonté du Chef de l’Etat déchu, celui dont le CMJD organise l’immunité, protège les intérêts tribaux et les agents provocateurs. Nombre de ceux-ci, quasiment au grand jour, intriguent, entre Doha, Nouakchott et Paris, en faveur d’une restauration putschiste du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya. Le dessein ne manque pas de moyens matériels ni de quelques volontaires nostalgiques, même si l’écrasante majorité des mauritaniens regarde, désormais, vers une avenir que le Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie et son Gouvernement semblent impuissants à percevoir.