LA TRANSITION POLITIQUE EN MAURITANIE: BILAN ET PERSPECTIVES
RESUME

Le 3 août 2005, une junte menée par Ely Ould Mohamed Vall, Directeur Général de la Sûreté Nationale, et Mohamed Ould Abdel Aziz, Commandant du Bataillon de la Sécurité Présidentielle, s’est emparé du pouvoir en République Islamique de Mauritanie. Ce coup d’État, qui répond à l’impopularité croissante et au manque de légitimité du régime déchu, représente une rupture avec le passé mais comporte également d’importants signes de continuité de méthode et de personnalités. Les nouveaux dirigeants devront démontrer que les changements l’emportent sur le statu quo et qu’ils respectent l’état de droit. La communauté internationale, qui a rapidement accepté le gouvernement après des objections de pure forme concernant la manière dont le changement avait eu lieu, devra les pousser à tenir leurs engagements, en particulier sur la question et le calendrier de la transition démocratique.
Les dirigeants du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) ont justifié leur acte par la volonté “de mettre fin aux pratiques totalitaires du régime” qui ont “engendré une dérive dangereuse pour l’avenir du pays” et se sont engagés à “créer les conditions favorables d’un jeu démocratique ouvert et transparent sur lequel la société civile et les acteurs politiques auront à se prononcer librement”. Toutefois, certaines contradictions pourraient freiner ces volontés affichées.
Les Mauritaniens désirent rompre avec la concentration des postes autour de quelques ensembles tribaux, qui avait atteint un niveau inédit sous le régime Ould Taya. Cependant, le nouvel homme fort et certains de ces collègues putschistes sont des piliers de l’ancien pouvoir et désireront assurément tourner la page plutôt que de l’examiner et de réparer les injustices et enquêter sur les pratiques du régime déchu. Qu’Ould Mohamed Vall et Ould Abdel Aziz appartiennent au même ensemble tribal – lequel était très favorisé sous l’ancien régime – oblige à s’interroger sur la volonté de rupture avec le mode de gestion clientéliste et pourrait porter les germes de tensions prochaines.
Les autorités de transition se sont engagées à un retour à des institutions légitimes dans des délais raisonnables: Référendum constitutionnel le 26 juin 2006, élections municipales et législatives le 19 novembre 2006, élections sénatoriales et présidentielles le 11 mars 2007. Durant ses premiers mois de ce nouveau pouvoir, l’évolution a été favorable. Les autorités consultent régulièrement les partis politiques. Le calendrier électoral n’est ni trop court (ce qui empêcherait les partis politiques de s’organiser) ni trop long. Le pouvoir a rapidement mis en place une commission électorale (CENI) dont l’indépendance n’est pas contestée. Néanmoins, certaines mesures demeurent essentielles:
q Jusqu’à l’installation d’un parlement élu, le gouvernement doit mettre en place, comme le réclament les partis politiques, un cadre de concertation régulier entre le pouvoir et les principaux partis politiques et éviter les décisions unilatérales. De même, la commission électorale doit concerter plus systématiquement avec les partis, ce qui aurait été souhaitable lors de l’installation de ses commissions régionales et départementales.
q Les autorités vont devoir lutter contre la corruption endémique et l’extrême concentration des richesses entre quelques groupes oligarchiques dont les attaches sont à la fois économiques, politiques et sécuritaires. La rivalité entre ces groupes sera certainement attisée avec l’arrivée des revenus liés à l’exploitation pétrolière. Le régime a déjà pris quelques mesures contre la corruption (création de l’Inspection Générale de l’État, ratifications de conventions internationales, enquête sur l’ancien ministre du pétrole). Mais il devra poser les jalons d’un respect des lois encadrant les attributions de marchés publics, remettre en cause le monopole d’importation et/ou de distribution de certains produits par des groupes privés, et lutter plus systématiquement contre les trafics, notamment de cigarettes, dans les confins nord du pays, qui entretiennent un grand banditisme armé. De manière plus générale, il devra également encourager l’établissement d’un état de droit. Evidemment, le pouvoir ne peut mener à bien toutes ces réformes profondes et délicates dans le temps limité de la transition, mais il doit tout du moins, en étroite concertation avec les forces politiques, engager le pays dans ce sens. Le pouvoir de transition, dont le numéro un et le numéro deux sont apparentés à l’un des groupes oligarchiques, devra en particulier éviter tout favoritisme.
q Le gouvernement ne possède ni la légitimité ni l’autorité nécessaires pour enquêter ou juger les exactions du régime passé, mais il devra apaiser les tensions ethniques. Les discours parfois ambigus des nouveaux dirigeants vis à vis de l’expulsion de près de 100,000 négro-africains vers le Sénégal et le Mali en 1989-1991 reprend trop souvent le discours officiel de la période Taya. Certaines communautés touchées par ces évènements attendent, à défaut de réparation, au moins une reconnaissance de leurs préjudices et de leurs souffrances.
La commuauté internationale devra, pendant cette période de fragilité institutionnelle, contribuer à la stabilité du pays en maintenant les coopérations en cours et les programmes d’aide. Elle devra appuyer les efforts pour une transition réussie, notamment en renforçant l’indépendance de la commission électorale par une aide matérielle et technique. Surtout, elle doit clairement exiger le respect par le nouveau pouvoir de ses engagements. Un coup d’État est un précédent inquiétant, surtout dans une région qui en a trop connus. Le passage dans des délais acceptables à la démocratie et l’état de droit est de l’intérêt de tous.
Le Caire/Bruxelles, 24 avril 2006
Rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord N°53 24 avril 2006
LA TRANSITION POLITIQUE EN MAURITANIE: BILAN ET PERSPECTIVES
A 5 heures du matin, des militaires se déploient dans la ville de Nouakchott. Ils se rendent rapidement maître de la présidence, de l’État-Major des armées, de la radio-télévision nationale, de l’aéroport international où ils arrêtent les vols civils et se déploient aux principaux carrefours de la ville avec des armes lourdes. Des batteries anti-aériennes sont disposées pour parer à une éventuelle attaque et la frontière avec le Sénégal est provisoirement fermée. Président Ould Taya se trouve en Arabie Saoudite où il s’est rendu quelques jours auparavant pour assister aux obsèques du roi Fahd. Des hommes clés du dispositif militaires sont mis aux arrêts: le Colonel El Arbi Ould Jeddeïn (chef d’État-Major de l’Armée Nationale), le Colonel Aïnina Ould Eyih (chef d’État-Major de la Garde Nationale), le Colonel Sidi Ould Riha (chef d’État-Major de la Gendarmerie Nationale), ainsi que le Colonel Sidi Mohamed Ould Vayda du deuxième Bataillon Blindé.
A 10h15, quelques tirs d’armes lourdes sont entendus dans la capitale mauritanienne, les seuls de ce putsch, qui se révèleront de simples tirs de sommation. Très tôt, les noms des deux leaders de la junte[1] circulent. Il s’agit d’Ely Ould Mohamed Vall, le Directeur Général de la Sûreté Nationale (DGSN),[2] et Mohamed Ould Abdel Aziz, le Commandant du Bataillon de la Sécurité Présidentielle (BASEP), une unité d’élite, sorte de garde prétorienne, basée au centre de Nouakchott. Ces deux colonels étaient des hommes de confiance du Président, membres du premier cercle du pouvoir. Ils appartiennent au même ensemble tribal, les Ouled Bou Sba, et sont cousins germains.
En début d’après-midi, un communiqué du tout nouveau Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) annonce que le coup d’État a réussi. Ce communiqué justifie le putsch par les multiples dérives du régime Ould Taya et les risques qu’elles faisaient courir au pays, allusion à la politique de lutte contre le terrorisme qui a permis de justifier une mise au pas de toute opposition et des atteintes répétées aux droits de l’homme. Le communiqué engage la junte “devant le peuple mauritanien à créer les conditions favorables d’un jeu démocratique ouvert et transparent sur lequel la société civile et les acteurs politiques auront à se prononcer librement” et à ne pas “exercer le pouvoir au-delà d’une période de deux ans, jugée indispensable pour la préparation et la mise en place de véritables institutions démocratiques”. [3]
Loin d’être une nouveauté, le coup d’´état s’est imposé comme mode de changement privilégié. En 1978, une junte, le Comité Militaire de Redressement National (CMRN),[4] a déposé Mokhtar Ould Daddah et mis fin au régime civil qu’il présidait (1960-1978).[5] Après quelques mois de flottement,[6] un homme fort s’impose, le Lieutenant-Colonel Mohamed Khouna Ould Haïdallah, qui sera à son tour victime d’un coup d’État en décembre 1984, organisé par le Colonel Ould Taya, son chef d’État major. Ces deux coups d’État se sont déroulés sans effusion de sang et le nouveau pouvoir s’engage à chaque reprise à (r)établir la démocratie. Ainsi, depuis le coup d’État de 1978, la génération d’officiers du CMRN est restée au pouvoir. La dernière élection présidentielle en novembre 2003 a opposé deux militaires, Ould Taya et Ould Haïdallah. Ould Taya s’est entouré de personnes de confiance issues de ce cercle. Ely Ould Mohamed Vall était à ses côtés lors du putsch de 1984.
Conscient qu’un coup d’État ne pouvait émaner que de l’appareil militaire, Ould Taya avait restructuré l’armée nationale. Trois bataillons d’élite – le BASEP de Nouakchott, le bataillon de Fusiliers Marins (FUMA) et le Bataillon de Commando parachutiste – formaient la garde prétorienne. Le reste de l’armée était notoirement sous-entraîné et sous-équipé. De plus, la politique de promotion interne a conduit à une sur-représentation des officiers de la tribu des Smassid et de quelques autres tribus fidèles à l’ex-président, provoquant un mécontentement interne considerable.[7] La tentative de coup d’État de 1987 avait conduit à l’épuration de nombreux officiers négro-africains;[8] celle de 2003 (initiée par des officiers, dont certains exclus de l’armée) avait accentué la méfiance du pouvoir à l’égard de nombreux officiers jugés peu fiables.
Le Colonel Ould Taya a pallié son déficit de légitimité à travers divers procédés. Peu après son arrivée au pouvoir en 1984, il est confronté à une forte revendication de la communauté négro-africaine.[9] En 1987, les services de sécurités mauritaniens révèlent la préparation d’un putsch fomenté par des officiers négro-africains, en majorité halpuularen. C’est le début d’une purge des officiers négro-africains dans l’armée[10] et d’une tension extrême entre les communautés qui atteindra son point d’orgue avec les “événements” de 1989.[11] En effet, un accrochage frontalier entre éleveurs et agriculteurs dégénère en crise sénégalo-mauritanienne en avril de cette même année. Pendant les deux années suivantes, le régime du Colonel Ould Taya expulsera près de 100,000 citoyens mauritaniens, membres de la communauté négro-africaine, qui perdront tous leurs biens.[12] Ce déchirement inter-communautaire, conjugué à un soutien à l’Irak de Saddam Hussein durant la première crise du Golfe, fragilisa le régime aussi bien auprès de son opinion publique que des alliés traditionnels du pays.
Le “tournant démocratique” de 1991-1992,[13] malgré des avancées initiales, fut conçu comme un outil de légitimation d’un pouvoir complètement discrédité. Ayant réussi à faire croire à l’existence d’un régime démocratique auprès des institutions internationales et de ses principaux alliés, Ould Taya tentait de stabiliser son régime, à l’intérieur, par un clientélisme de plus en plus prononcé. S’appuyant sur une classe de représentants traditionnels et néo-traditionnels des différentes communautés, qui constituent le seul “corps intermédiaire” de la société mauritanienne,[14] le président pouvait alors affronter les élections relativement sereinement. Néanmoins, le clientélisme et le tribalisme atteignent des niveaux critiques. Les principales conséquences sont les nominations sur des critères non méritocratiques dans la fonction publique, la généralisation des marchés alloués sans appels d’offre, les appels d’offres truqués, le détournement systématique de l’aide internationale, l’accès au crédit et la revente des sociétés privatisées aux seuls “amis” politiques et la corruption qui gangrène non seulement l’économie mais également l’administration. De plus, la base sociale (essentiellement beydan et haratin) sur laquelle il s’était appuyé au début du “tournant démocratique” s’est progressivement effritée. Le seul mode d’alliance au pouvoir était devenu l’intérêt, ce qui a considérablement fragilisé son régime.
Les élections présidentielles de 1992 furent entachées par des fraudes massives qui provoquent le boycott des élections suivantes par l’opposition emmenée par Ahmed Ould Daddah. Le pouvoir allait contribuer continuellement à déstabiliser l’opposition naissante déjà très divisée. Aux arrestations de leaders de l’opposition succédaient les interdictions de partis politiques.[15] La justice ne fut jamais indépendante du pouvoir exécutif, les chambres (Assemblée Nationale et Sénat), constituées à plus de 70 pour cent d’élus du parti du chef de l’État,[16] ne furent que des chambres d’enregistrement. Le régime gardait des réflexes sécuritaires et organisait régulièrement des vagues d’arrestations spectaculaires (islamistes en 1994, 2003, 2004, 2005, nationalistes arabes[17] en 1987, 1995 et 2003). Ces arrestations étaient surtout destinées à museler toute forme de contestation ou d’opposition sous couvert de péril islamiste surévalué et de complots imaginaires.[18] La torture et les arrestations extra-judiciaires restaient la norme de ce régime au large passif humanitaire.
Néanmoins, à Nouadhibou et Nouakchott, qui à elles deux représentent plus de 40 pour cent de la population mauritanienne, le pouvoir avait de plus en plus de mal à contrôler les élections de ces zones politiques où le clientélisme tribal ne suffisait pas à assurer des élections confortables.[19] En 2001, le pouvoir subissait une défaite cuisante lors des élections municipales. Prévoyant, le pouvoir avait réformé les règles de désignation du maire de la Communauté urbaine de Nouakchott. Auparavant, le maire était élu grâce aux voix de la majorité des conseillers municipaux. Après cette réforme, le maire devait appartenir au parti politique ayant le plus de conseillers. Ce qui équivalait à dire, face à une opposition locale forte mais divisée en plusieurs partis, qu’il ne pouvait être issu que du PRDS. Cette élection prouvait à la fois la fragilité du pouvoir, mais également que, face à une défaite prévisible, il avait su mettre en place une stratégie de containment de l’opposition, qu’il contribuait par ailleurs à affaiblir par l’emprisonnement régulier de ses leaders et l’interdiction de partis.
Quant aux élections présidentielles, elles furent calamiteuses. Le principal opposant, Mohamed Khouna Ould Haïdallah, était arrêté la veille du scrutin sous prétexte d’un complot contre la sécurité de l’État, puis relâché le soir même pour que les élections ne soient pas annulées. Il allait être de nouveau arrêté deux jours après les présidentielles. Le pouvoir affirmait alors avoir découvert un document[20] lors de la perquisition au domicile de l’ex-président. Ce document aux origines plus que douteuses décrivait comment Ould Haïdallah s’apprêtait à prendre le pouvoir par la violence. En conséquence, la réélection d’Ould Taya a été, tant à l’étranger qu’au pays, fortement remise en cause.
Dans l’opinion publique, l’idée que ce blocage politique ne pouvait être dépassé que sur un mode énergique voire violent semble être devenue majoritaire vu l’impossibilité de changer le pouvoir par voie électorale. En outre, la tentative de coup d’État de juin 2003, malgré son échec, avait révélé la fragilité du régime.[21]
Le régime Ould Taya a contribué à affaiblir et à discréditer l’État. Malgré d’indéniables progrès économiques (croissance du PIB, constructions d’infrastructures), plus de 46 pour cent de la population vivait au-dessous du seuil de pauvreté [22] et des réformes de l’éducation mal maîtrisées ont conduit à un affaissement du niveau de l’éducation publique.[23] L’État disparaissait lentement au profit d’une redistribution clientéliste qui frustrait les nombreux laissés pour comptes de ce système quasi-mafieux.
Les ressources minières et halieutiques,[24] la revente des entreprises publiques, la distribution de monopoles d’importations et le long concubinage entre des élites économiques, politiques et militaires restreintes ont favorisé l’émergence de groupes oligarchiques. Quelques ensembles tribaux du Nord du pays ont particulièrement profité de cette concentration du capital, inédite dans le pays. Les Smassid, les Ouled Bou Sba, les Ouled Ghaylan ou encore les Idawali et les Rgeibat comptent dans leurs rangs les plus grands hommes d’affaires du pays. Dans un contexte où le chef de l’État est le sommet d’une pyramide politico-économique, un certain nombre de groupes oligarchiques,[25] aux attaches et aux connivences à la fois économiques, politiques et tribales, se sont ainsi développés dans la proximité du chef de l’État[26]. La prochaine exploitation pétrolière[27], qui devrait rapporter à la Mauritanie $350 millions, pour un PIB actuel de $1,1 milliards, a commencé à exacerber les rivalités entre ces différents groupes oligarchiques.[28]
L’ancien président peinait de plus en plus à les arbitrer,[29] en particulier l’antagonisme entre les groupes Bouamatou et Nouegeid.[30] La frustration se faisait sentir à la fois chez les pauvres mais également dans l’élite bourgeoise favorisée par le régime. Les différents groupes oligarchiques s’estimaient toujours lésés par rapport à leurs rivaux et fatigués d’attendre les arbitrages du président. Il n’est alors donc pas étonnant que les hommes forts du putsch du 3 août appartiennent à l’un de ces groupes.
Enfin, la fracture entre le régime d’Ould Taya et son opinion publique s’est accentuée ces dernières années en raison d’une politique très impopulaire de rapprochement vis à vis des États-Unis et surtout d’Israël.[31] En froid avec Paris après l’affaire Ely Ould Dah,[32] Nouakchott s’est en effet tourné vers Washington et a adhéré à la politique américaine de lutte contre le terrorisme. La Mauritanie a noué un certain nombre de programmes de coopération militaire avec les États-Unis, en particulier dans le cadre de la “Pan Sahel Initiative” (PSI).[33] Pour ce faire, Ould Taya a résolument gonflé la menace islamiste, tentant d’accréditer la thèse des accointances des islamistes avec les “Cavaliers du Changement”[34] et de la préparation d’attentats de coup d’État, voire d’une révolution islamiste[35]. Ould Taya a ainsi joué sur un terrain symbolique risqué, pensant que cette nouvelle alliance avec les États-Unis et Israël stabiliserait son régime d’un point de vue sécuritaire. Ce faisant, il a sous-estimé le rejet profond de cet axe de la politique étrangère dans son opinion publique.
Il est très difficile d’évaluer le poids respectif de ces divers éléments. Les différentes purges dans l’armée et les profondes inégalités entre une garde prétorienne et une armée en voie de clochardisation, l’échec de la démocratisation, le blocage complet du champs politique, la fuite en avant clientéliste et la déliquescence de l’État qui lui est intimement liée, la lutte des groupes oligarchiques de moins en moins régulée et le rejet de la politique étrangère mettent clairement en évidence un affaiblissement du régime et de son président. Néanmoins, même si ces éléments conjugués dressent un tableau assez éloquent d’une fin de régime annoncée, l’environnement sécuritaire du pays est aussi à prendre en compte. Les tentatives de coup d’État de 2003, les arrestations multiples d’opposants, en particulier des islamistes, et la menace toujours présente des Cavaliers du Changement sont autant d’éléments qui montrent que le pouvoir était entré dans une période d’instabilité chronique. L’attaque de la base militaire mauritanienne de Lemgheity[36] viendra accentuer ce climat et provoquer un choc, tant dans la population qu’au sein de l’armée.
Le 4 juin 2005, le fortin de Lemgheity, situé à proximité des frontières malienne et algérienne, à 400 kilomètres de la ville mauritanienne de Zouérat, était attaqué au petit matin par des hommes lourdement armés. Les combats, intenses et brefs, se sont soldés par quinze morts, dix-sept blessés et deux disparus côté mauritanien et par neuf tués chez les assaillants.[37] Le mouvement armé algérien, le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), revendiquait le 6 juin cette attaque,[38] justifiant son action en ces termes: “Cette opération a été menée pour venger nos frères emprisonnés par le régime mécréant de Nouakchott”.[39] Cette revendication faisait explicitement référence à l’arrestation par les autorités mauritaniennes, le 25 avril 2005, de jeunes nationaux accusés d’avoir été entraînés dans des camps du GSPC en vue de perpétrer des actions violentes en Mauritanie.[40]
Le 10 juin, les autorités mauritaniennes par la voix de son ministre de l’intérieur des postes et des télécommunications,[41] Lembarott Sidi Mahmoud Ould Cheikh Ahmed, affirmaient avoir saisis des documents appartenant à un groupe de salafistes-jihadistes mauritaniens, le Groupe Mauritanien de la Prédication et du Combat (GMPC), qui décrivaient en détail la liste d’objectifs à Nouakchott et à l’intérieur du pays (personnes mais également lieux sensibles ou stratégiques) et les modes d’actions envisagés (sabotage, explosion, assassinat, intoxication). Le ministre ajouta que ce n’était là “qu’une partie minime des activités de cette organisation terroriste installée en Mauritanie, ayant des liens étroits avec l’extérieur et soutenue par certaines organisations non gouvernementales à l’intérieur et à l’extérieur du pays”.[42] Le pouvoir allait se servir de cette attaque pour justifier sa politique extérieure (lutte contre le terrorisme international) et sa répression à l’encontre des courants islamistes, notamment en faisant la jonction des dossiers des leaders islamistes arrêtés et des membres supposés des “cellules terroristes”. [43] Cette attaque tombait donc à point nommé pour corroborer la thèse officielle du péril islamiste.
Plusieurs faits ont contribué à rendre cette attaque bien mystérieuse. L’existence d’une autre version initiale selon laquelle c’est une patrouille du fort de Lemgheity qui aurait été attaquée, et non le fort lui même, montre la confusion des autorités.[44] Par ailleurs, les principaux témoins de cette attaque, les militaires survivants du poste, ont été longtemps mis au secret et aucune enquête officielle n’a été ouverte. Richard Labévière, journaliste à Radio France Internationale, affirmait quant à lui que certains assaillants parlaient le hassanya,[45] ce qui voudrait dire que les assaillants n’étaient peut être pas tous des membres du GSPC.[46]
De plus, un document rédigé par un groupe d’opposants en exil accusait directement le pouvoir mauritanien d’avoir sous-traité cette opération à un groupe du GSPC dirigée par Mokhtar Belmokhtar, alias Belaouar, qui avait été le premier accusé (avant qu’un autre dirigeant GSPC, Ammari Saifi dit “Abderrazak le Para”, ne soit tenu pour responsable) de l’enlèvement de touristes européens dans le Sahara Algérien en 2003.[47] Cette accusation grave n’était pas relayée par la presse mauritanienne, sur laquelle la censure veillait, mais cette dernière s’interrogeait néanmoins sur la version officielle et les nombreuses questions sans réponses.[48] Le document va donc plus loin en faisant état de liens entre le pouvoir mauritanien et le GSPC.[49]
L’attaque de Lemgheity, et les zones de mystères qui l’entourent, a exacerbé le climat d’insécurité et de tension extrême qui s’est progressivement installé durant les dernières années du régime Ould Taya. Elle a profondément choqué les mauritaniens et l’institution militaire et probablement hâté la préparation du coup d’État.
La junte arrivée au pouvoir le 3 août 2005 compte incontestablement un homme fort[50] autour duquel s’est fédéré l’essentiel de l’État-Major mauritanien. Le Colonel Ely Ould Mohamed Vall a 55 ans, il a effectué ses études secondaires en France et sa formation militaire au Maroc, à l’Académie militaire de Meknès. Parallèlement, il obtient une licence en droit. Il revient en Mauritanie en pleine guerre du Sahara occidental, durant laquelle il va diriger quelques postes militaires au nord du pays. Il occupera ensuite, de 1979 à 1984 différents postes de prestige,[51] avant d’être nommé en novembre 1985 Directeur Général de la Sûreté Nationale, fonction qu’il occupait encore lors du putsch du 3 août 2005. Il a rapidement accédé aux plus hautes fonctions et a été, depuis 1985, la personne clé du dispositif de sécurité (à la fois de la police et du renseignement civil) du régime Ould Taya. Connaissant tous les secrets, leaders politiques et personnalités qui comptent en Mauritanie, et plus âgé et connu du grand public que les autres officiers putschistes, son émergence comme homme clé du nouveau régime n’a rien d’étonnant.
Le Colonel Vall est réputé proche idéologiquement des mouvements nationalistes arabes. Présenté tout à tour comme “l’homme des Français” ou “l’homme des Marocains”, il a tenu à rassurer les principaux partenaires du pays.[52] Sa relation de parenté avec un autre colonel putschiste et son appartenance à la tribu Ouled Bou Sba ont attiré l’attention de nombreux observateurs. En effet, Mohamed Ould Abdel Aziz, commandant du BASEP, bataillon exclusivement dévoué à la personne du président, est le cousin du colonel Vall et a été le co-inspirateur du putsch; il est désormais la clé de voûte du nouvel appareil sécuritaire, véritable numéro deux du régime.
Les Ouled Bou Sba sont une tribu commerçante que l’on trouve aussi bien au sud du Maroc, au Sahara occidental qu’en Mauritanie et au Sénégal. De plus, Ely Ould Mohamed Vall et Mohamed Ould Abdel Aziz faisaient partie, avec l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou, PDG de la Bouamatou Société Anonyme, de l’un des plus puissants lobbies ou groupes oligarchiques gravitant autour du chef de l’État.[53] Une politique qui favoriserait trop ouvertement ce groupe oligarchique risquerait d’hypothéquer l’avenir.[54] En effet, la main-mise prolongée sur l’appareil sécuritaire par les membres d’un même ensemble tribal engendrerait un fort ressentiment au sein de l’institution militaire. Cette concentration serait d’autant plus dangereuse si le chef de l’État favorisait trop ouvertement le groupe BSA dans les appels d’offres nationaux. Alors, les risques d’un second coup d’État ne pourraient être écartés.
Le nouveau régime a immédiatement affirmé qu’il entendait mettre en place les “conditions favorables d’un jeu démocratique ouvert et transparent sur lequel la société civile et les acteurs politiques auront à se prononcer librement”.[55] Plus précisément, les putschistes se sont engagés à la révision de la Constitution[56] (en particulier de l’article 104, grave limitation de la démocratie[57]) qui sera soumise à référendum, à la limitation du nombre de mandats présidentiels, à l’organisation d’élections transparentes garantie par la présence d’observateurs étrangers et la mise en place d’une Commission électorale nationale indépendante. Enfin, Ely Ould Mohamed Vall a déclaré que les membres du CMJD et du gouvernement de transition ne pourraient à l’avenir se présenter à aucune élection.
Ces engagements, qui procèdent évidemment d’une volonté d’ouverture étroitement liée à une quête de légitimation du putsch, reprennent certaines promesses des putschistes de 1978 (démocratie, lutte contre la corruption, association de la société civile à la vie politique …) mais également des demandes explicites et réitérées de l’opposition et des ONG de droits de l’homme (e.g., limitation du nombre de mandats présidentiels, abrogation de l’article 104 de la constitution). Evidemment, ces promesses ne sont encore que des promesses et les Mauritaniens n’ont pas oublié le discours d’Ould Taya, en 1984, qui déclarait vouloir lutter contre le tribalisme, qu’il utilisera pourtant plus que quiconque. De plus, la période qui s’ouvre risque d’être marquée par une instabilité qui pourrait conduire à un durcissement ultérieur du pouvoir.
Les Mauritaniens ont accueilli le putsch avec une satisfaction quasi-unanime. Pour une grande partie de l’opinion publique, les errements du régime Ould Taya menaçaient la stabilité du pays et ce type d’action était malheureusement nécessaire pour débloquer la situation. Même le parti de l’ex-chef d’État (PRDS), après une condamnation initiale, accordera sa confiance au CMJD, dans sa déclaration du 6 août, juste après avoir rencontré Ely Ould Mohamed Vall.[58] Il se peut que la satisfaction des Mauritaniens concernait davantage le départ d’Ould Taya que l’arrivée d’un nouvel homme fort. D’ailleurs, les quelques manifestations de joie enregistrées à Nouakchott ou à Nouadhibou semblent avoir été en partie organisées par des proches des putschistes[59]. Mais les promesses du CMJD ont été appréciées ainsi que les consultations des différents courants de l’opposition, pratique qui tranche avec le mode de gestion politique de l’ancien régime.
L’ouverture démocratique de 1991 avait permis l’éclosion de différents partis politiques. Aux élections présidentielles de 1992, deux formations se faisaient alors face, le PRDS, qui soutenait Ould Taya, et l’Union des Forces Démocratiques (UFD), union hétéroclite de différents courants et groupuscules, qui soutenaient Ahmed Ould Daddah, frère du premier président mauritanien. Après que le pouvoir ait confisqué ce premier scrutin, l’UFD décida de boycotter les élections suivantes, et se fragmenta en différentes entités, avant son interdiction en octobre 2000. Globalement, on peut classer les forces politiques en trois blocs:
q La majorité présidentielle, composée du PRDS et d’autres petits partis tels le Rassemblement pour la Démocratie et l’Unité (RDU)[60] et l’Union pour la Démocratie et le Progrès (UDP);[61]
q L’opposition légale, constituée d’une myriade de partis,[62] dont les principaux sont issus de l’ex-UFD: le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), dont la figure de proue est Ahmed Ould Daddah, ex-fonctionnaire international longtemps catalogué comme représentant des élites du Trarza et proche des islamistes; l’Union des Forces de Progrès (UFP)[63] dirigée par Mohamed Ould Maouloud, homme politique qui était favorable (avec Chbih Ould Cheikh Melaïnine) à un dialogue avec l’ancien régime; et l’Alliance Populaire Progressiste (APP), dirigée par Messaoud Ould Boulkheir, leader haratine historique[64] qui a su également fédérer autour de lui quelques leaders négro-africains.
Deux autres formations peuvent être mentionnées: le Parti Sawab, constitué d’une fraction des partisans (plutôt nationalistes arabes) de Mohamed Khouna Ould Haïdallah[65] lors de la présidentielle de 2003; enfin, le Front Populaire (FP), parti de Chbih Ould Cheikh Melaïnine, ex-ministre d’Ould Taya, qui se présenta contre lui lors de la deuxième élection présidentielle(1997), [66] et qui fut par la suite emprisonné pendant deux années pour “atteinte à la sûreté de l’État en connivence avec la Libye”. Le FP est difficilement classable sur l’échiquier politique, mais était certainement la formation d’opposition la plus proche de l’ancien régine.
q L’opposition en exil est constituée de différents groupes, dont les principaux sont: les Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM), groupuscule né dans les années 1980 dans certains milieux négro-africains, qui réclamait un fédéralisme prononcé et une large autonomie des zones peuplées majoritairement de négro-africains, et qui fut particulièrement combattu par le pouvoir d’Ould Taya; Conscience et Résistance, une organisation qui réclamait le départ d’Ould Taya, quels que soient les moyens, dirigée par Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa; et enfin
q les Cavaliers du Changement, mouvement armé constitué d’une partie des responsables de la tentative de coup d’État de 2003.
Les réactions de l’opposition ont été, dans un premier temps, à la fois une condamnation pour la forme du coup d’État, et une reconnaissance de fait que l’action des putschistes avait permis de désamorcer certaines tensions capables d’entraîner de graves conséquences.[67] Les partis de l’opposition ont également fait savoir qu’ils ne soutiendraient ce régime de transition que s’il oeuvrait à l’instauration rapide d’un régime civil légitimement élu et s’il ne perpétuait pas les dérives à la fois anti-démocratiques et en matière de politique étrangère de l’ancien système.
A ce titre, l’entrevue qu’Ely Ould Mohamed Vall a accordé aux principaux leaders politiques le 6 août lui a permis de réaffirmer les engagements pris par le CMJD dans son premier communiqué et de préciser le calendrier de retour au régime civil. Au sortir de cette réunion, les leaders de l’opposition étaient globalement rassurés. Mohamed Ould Maouloud (UFP) demandait toutefois que la Mauritanie rompe ses liens diplomatiques avec Israël[68] et que l’opposition soit associée à la gestion de la transition. Messaoud Ould Boulkheir (APP) énumérait quant à lui un certain nombre de points à l’aune desquels il jugerait l’action du nouveau pouvoir.
C’est également sur cette ligne que réagissaient le 4 août les mouvements politiques en exil, soulevant notamment le dossier des réfugiés et la question de l’esclavage ainsi que de l’ouverture du dialogue à toutes les composantes politiques du pays, y compris les exilés.[69] L’opposition en exil s’est d’ailleurs réunie à Dakar le 9 août, sous les auspices du président Abdoulaye Wade[70] et souhaité (en présence d’un représentant de l’Union Africaine), que le président sénégalais se fasse le médiateur auprès du CMJD pour qu’un dialogue se noue. Durant cette réunion, les Cavaliers du Changement déclaraient renoncer à la lutte armée.[71]
Le CMJD n’a pas tardé à rendre ses premiers arbitrages. L’assemblée nationale et le sénat ont été dissous quelques jours après le putsch. Mesure populaire et symbolique, il a libéré 21 leaders et militants islamistes le 7 août. C’était un signe évident de bienveillance et d’ouverture vis à vis d’un courant politique[72] victime durant les trois dernières années du régime Taya, d’un harcèlement constant ponctué de nombreux emprisonnements.
Cependant, Ely Ould Mohamed Vall a tenu à faire la distinction entre les leaders politiques et certains imams ainsi que les jeunes gens arrêtés le 25 avril 2005, soupçonnés de connexion avec les réseaux terroristes internationaux et en particulier avec le GSPC algérien. Il montrait par là qu’il n’entendait nullement infléchir l’engagement mauritanien dans la lutte internationale contre le terrorisme. De plus, il montrait qu’il entendait maintenir la politique de son prédécesseur en affirmant que, la Mauritanie étant une république islamique et tous les mauritaniens étant musulmans, “nous ne pouvons en aucun cas tolérer l’existence d’un parti islamiste qui prétendrait détenir l’expression politique de la religion. Ce serait inacceptable et inconstitutionnel”.[73]
La nomination du gouvernement de transition a en revanche suscitée des avis plus nuancés. Le gouvernement est en effet majoritairement composé de membres du parti de l’ex-chef de l’État, le PDRS. Ce sont pour la plupart des hommes de second plan, des technocrates dont les noms n’ont pas été associés à de gros scandales lors du régime Ould Taya. Par contre, le Premier Ministre, Sidi Mohamed Ould Boubacar, est un personnage connu. Ancien Premier Ministre d’Ould Taya et ex-Secrétaire Général du PRDS, il occupait au moment du putsch le poste d’ambassadeur en France, ce qui a ravivé, chez certains commentateurs, l’affirmation d’une proximité du nouveau pouvoir avec Paris.
Cette équipe ne constitue à l’évidence ni un gouvernement d’union nationale,[74] ni un gouvernement de rupture, ce que regrettait un certain nombre de formations de l’opposition.[75] Deux autres nominations susciteront des commentaires. Le poste de ministre des affaires étrangères et de la coopération échoit à Mohamed Ould Sid’Ahmed, qui fut l’artisan du rapprochement avec Israël, ce qui est à l’évidence un signal fort aux États-Unis et à Israël que le gouvernement n’entend pas remettre en cause ses relations avec ces deux pays. La nomination de Maître Mahfoud Ould Bettah au ministère de la justice fût par contre accueillie par un large satisfecit. Ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, Me Ould Bettah s’était illustré par une réelle indépendance vis à vis de l’ancien pouvoir. Aux yeux des Mauritaniens, il est le gage de la volonté du CMJD d’assainir la justice de ces vieux réflexes de servilité vis à vis du pouvoir et de ses alliés.
Une série de nominations dans l’administration venait d’ailleurs accréditer la volonté du nouveau pouvoir de promouvoir des hommes compétents et honnêtes. A ce titre, l’arrivée de Moussa Ould Ahmed, le directeur du titre phare de la presse indépendante,[76] à la tête de l’Agence Mauritanienne d’Information (AMI) est incontestablement un signe fort.
Contactés par Crisis Group ou s’exprimant dans la presse, des membres de l’opposition se faisaient les relais des attentes de l’opinion publique mauritanienne. Durant les semaines suivant le coup, une partie de la classe politique restait en effet sceptique, comme l’atteste la déclaration de Messaoud Ould Boulkheir, leader de l’APP:
Notre réaction est une réaction de déception et de scepticisme extrême. Je pensais que la transition voulait dire des nouveaux hommes, mais à une ou deux exceptions près, ce sont tous des hommes d’Ould Taya....Pour moi, je ne vois pas de rupture avec l’ancien regime.[77]
Par la suite, les déclarations et prises de positions diverses ont clairement eu pour objet de faire pression sur le CMJD. Le journaliste Abdoulaye Ciré Bâ soulignait[78] que le nouveau pouvoir devrait montrer qu’il ne s’inscrivait pas dans la continuité d’un certain nombre de pratiques, et aborder courageusement le dossier des réfugiés, sous peine de quoi le CMJD accréditerait l’idée que “si le système à changé de tête, il reste le même système, au plus profond de ses entrailles”.[79]
Le porte-parole du groupe Conscience et Résistance, Mohamed Lemine Ould Dadde, regrettait que le nouveau pouvoir n’ait pas consulté l’opposition pour la formation du gouvernement, n’ait pas encore permis aux islamistes de constituer un parti politique, n’ait pas encore libéré tous les prisonniers politiques (en particulier les putschistes de 2003) ni suspendu les condamnations qui obligeaient à l’exil un certain nombre d’opposants. Il regrettait enfin que les nouveaux dirigeants n’aient fait aucun geste envers l’opposition en exil et ne se soient pas prononcé sur le cas des réfugiés. [80]
Enfin, un des leaders de l’UFP, Abdoul Lo Gourmo notait qu’en dépit d’actes positifs et d’une attitude d’ouverture face à l’opposition, ce pouvoir avait un manque évident d’audace dans la gestion de la transition et semblait proche du PRDS. [81]
Ces réticences furent en partie levées lorsque, début septembre, le pouvoir adoptait une loi d’amnistie qui graciait 115 opposants politiques, en particuliers les très populaires Cavaliers du Changement, les partisans de Mohamed Khouna Ould Haïdallah internés consécutivement aux élections présidentielles de novembre 2003, des partisans de Mohamed Lemine Chbih Ould Cheikh Melaïnine ainsi que des opposants en exil tel le leader du mouvement Conscience et Résistance, Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa (dit Jemal Ould Yessa). [82]
D’autres signes sont venus à partir de septembre rassurer les observateurs internationaux aussi bien que l’opinion publique mauritanienne. D’une part, le pouvoir s’est solennellement engagé à une réforme démocratique du secteur des médias[83] et notamment à la mise place d’une commission chargée “de proposer une réforme du secteur de la presse et du cadre législatif régissant l’exercice du journalisme”,[84] et à éviter d’utiliser les outils juridiques répressifs comme l’article 11 de l’ordonnance-loi sur la liberté de la presse[85] jusqu’à l’élaboration de nouveaux textes. Cet article était régulièrement dénoncé par la presse indépendante car il était le principal outil de censure du pouvoir. Quelques jours auparavant, le pouvoir avait officiellement reconnu l’Association des Éditeurs de la Presse Indépendante (AEPI),[86] vieille revendication sous le régime Ould Taya d’un collectif de sept journaux indépendants.
Ces réelles avancées, conjuguées à la nomination du directeur d’un journal indépendant[87] à la tête de l’AMI sont des signes prometteurs. Cependant, de gros progrès restent à accomplir dans les autres médias, la radio et la télévision d’État n’ayant guère de tradition pluraliste.[88] Or, si la diffusion de la presse est très restreinte (pour des raisons de coût et de diffusion), la télévision et surtout la radio sont très écoutées. La réforme de ces médias devrait donc être une priorité. C’est dans ce sens qu’a été créée le 15 décembre 2005 la Commission Nationale Consultative pour la Réforme de la Presse et de l’Audiovisuel (CNCRPA), formée de journalistes. Cette instance devrait livrer un rapport avec des recommandations fin mars 2006.[89] Il serait important que les autorités mauritaniennes consultent la classe politique concernant ces recommandations et qu’elles prennent toutes les mesures favorisant une libéralisation de ces médias qui ont toujours été des instruments d’État.
Autre progrès indéniable, le CMJD a tenu à associer l’ensemble des partis politique et de la société civile à une réflexion sur les modalités du retour à un ordre constitutionnel lors des “journées de concertation nationale” qui se sont tenues à Nouakchott du 25 au 29 octobre. Les quelques 600 participants ont discuté de la mise en place d’une commission électorale indépendante et du calendrier électoral. Cette attitude de dialogue avec les partis politiques et la soci