Des signes et des contradictions

 

A l’occasion de sa visite « d’amitié et de travail » au Sénégal, le Colonel Ely Ould Mohamed Vall, Président du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD), recevait, le soir du 6 mars en soirée, les représentants des expatriés, pour la plupart autoproclamés et confirmés par l’Ambassade de Mauritanie à Dakar.  

Cette « réunion de cadres » se déroulait dans l’un des salons de la Présidence de la République du Sénégal. Tout comme l’accueil à l’aéroport, la qualité des «échanges» n’a, en rien, différé des précédents lors des déplacements du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya. Quelques orateurs, tous élogieux jusqu’à la démesure habituelle, ont souhaité la bienvenue à l’hôte de marque, sans exprimer la moindre réserve sur la conduite de la transition. Avec l’inextinguible sens de l’adaptation que confère l’opportunisme tribal, des femmes grabataires, hôtesses omniprésentes de la période de la dictature, étaient de la célébration, promptes aux youyous, jamais à court d’une courbette, posture en quoi elles inclinaient naturellement, vieillesse oblige. Les mêmes chasseurs de faveurs et parasites de luxe, venus de Nouakchott, remplissaient les hôtels, dans le sillage de la délégation officielle.  

La surprise de la soirée, sans doute la plus appréciable, vint du visiteur. Le Colonel Ely Ould Mohamed Vall, sans attendre d’y être interpellé, s’empressa d’évoquer, de long en large, la question des réfugiés ; il déclara, en substance :

- Les autorités aux frontières du Sénégal et du Mali, vont recevoir consigne de laisser revenir chez lui, tout mauritanien potentiel qui apporterait le minimum d’indications sur sa nationalité ; après vérification, la reprise de celle-ci interviendrait, à posteriori, dans le cadre du rétablissement général des droits.  

- Le retour organisé et collectif prendrait beaucoup de temps mais il importe de le préparer, dès aujourd’hui, par le recensement et la reconnaissance des victimes, dans les camps. L’Etat mauritanien est prêt à y apporter son concours, en collaboration avec les pays d’accueil.  

- Le gouvernement mauritanien se dit disposé à recevoir, dans la capitale Nouakchott, les délégués des déportés ou exilés et poursuivre la concertation, avec eux, dans un esprit de compréhension et de rigueur, pour qu’un règlement consensuel puisse être initié avant le retour à des institutions démocratiques. A plusieurs reprises, le Président du Conseil Militaire réitéra sa disponibilité à toute forme de dialogue et de compromis, dès lors que le territoire national leur servirait de cadre.  

Présent à la cérémonie, Monsieur Touré, responsable de la coordination des associations de réfugiés au Sénégal et au Mali a aussitôt pris au mot le Chef de l’Etat mauritanien, en sollicitant une audience. Celle-ci a été accordée, sur le champ et fixée, au lendemain 7 mars, en début d’après-midi. Sa teneur n’est pas encore publiée. En elle-même, la rencontre constitue, sans doute, l’évènement majeur depuis le putsch du 3 août et l’amnistie conséquente. Ici, la victime qui survit a tort.  

D’ailleurs, les choses ne tardèrent à s’éclaircir, sous le jour le moins réjouissant :  

- Le soir du 7 mars 2006, l’unique télévision de Mauritanie censurait les aspects novateurs de la visite et se contentait d’un compte rendu bref, comme pour ménager des susceptibilités autochtones ; l’usage national veut que la tranquillité des tortionnaires et de leurs tribus prévale sur l’exigence de réparation. Nos dirigeants appellent cela le « patriotisme » ou le « réalisme ».  

- Plus grave encore, avant son retour, l’hôte de Dakar, devant la presse, se livrera à une véritable retraite, allant jusqu’à exprimer le scepticisme sur l’opportunité du terme « réfugiés », pour qualifier les mauritaniens installés, dans des camps de fortune, depuis 1989, au Sénégal et au Mali. Selon plusieurs journalistes témoins de la conférence, le Colonel Ely Ould Mohamed Vall aurait qualifié d’«aventuriers», ses compatriotes déportés. En plus de son inopportunité et de sa duplicité, l’assertion constitue une insulte insupportable à la mémoire d’une partie de la communauté nationale, dont la transition dédaigne, ainsi, le martyre et les aspirations à une citoyenneté pleine.  

Preuve est ainsi faite du caractère ultra sensible de la question : le discours et les attitudes de l’autorité provisoire restent tributaires d’équilibres internes et sujets à des revirements déterminés par la cohésion même du Conseil Militaire. Là, le Chef de l’Etat tient deux discours : l’un, généralement dit la nuit ou derrière quatre murs, rassure les interlocuteurs à huis clos ; l’autre, le relativise en public, au grand jour. A Dakar, il aura raté l’occasion, historique, de redonner espoir et calmer les acrimonies.  

Aussi, plus que jamais, il importe de garder prudence, face aux promesses, tardives, contradictoires et trop parcimonieuses du CMJD ; les propos d’apaisement tenus le 6 mars relèvent de la nouveauté et, à ce titre, requièrent l’attention mais ils n’emportent la conviction. S’ils étaient suivis d’effets, notamment en matière de concertation entre le Pouvoir et les représentants des réfugiés, le mot initial du Colonel Ely Ould Mohamed Vall enclencherait le fameux processus de réconciliation tant espéré par les mauritaniens. Nous en sommes loin.  

Il est tout aussi évident que les pressions extérieures pèsent sur ces circonvolutions ; malgré les résistances du clan conservateur au sein du CMJD, elles doivent-elles se poursuivre, sans trêve, jusqu’au dernier jour de la transition et plus avant, afin que les gouvernements successifs de la Mauritanie mettent en œuvre leurs engagements internationaux dans le domaine des Droits de l’Homme.  

Conscience et Résistance appelle les compatriotes, préoccupés par la problématique centrale du rapport entre impunité et égalité des citoyens devant la loi, de n’accorder crédit qu’aux actes, à l’abri de l’optimisme où les déclarations spectaculaires précipitent l’auditeur dépourvu de discernement ; seuls les faits en mouvement authentifient la volonté politique. Le reste n’est que gain de temps et ruses graduelles.  

Contrairement à la doctrine de l’actuel régime et de son prédécesseur, la souveraineté du pays compte peu, voire s’annule, quant elle entre en concurrence avec les standards universels de l’équité.  

La justice d’abord, l’indépendance nationale ensuite, voilà notre credo.

 

Conscience et Résistance                                                                                             Le 9 mars 2006