Dessous, l'éditorial pénétrant de la Tribune, de la semaine du 8 juin 2004:
Un an après,
le tableau est encore noir.
Un an déjà. Le temps passe vite. Mais le souvenir reste. Il est d’ailleurs très fort parce que pesant.
Le 8 juin 2003, la Mauritanie vit sa première tentative de putsch de «l’ère démocratique». Ceux qui ont moins de 24 ans n’ont jamais vu pareille scène : le 16 mars 1981, dernière tentative de coup de force, a été mené kalachnikov à la main. A peine quelques tirs.
Le 8 juin 2003, ce sont les blindés qui entrent en action. L’artillerie lourde aussi. Et pour la première fois la DCA est utilisée dans le ciel de Mauritanie pour éloigner un petit avion qui tournait au-dessus de la présidence. Quel spectacle que celui-là !
Deux jours de vacance de pouvoir, de menaces de chaos, de désordre relatif et d’incertitude pour l’avenir, ces deux jours auraient suffi pour changer la face de la Mauritanie. Pour faire évoluer la situation. Pour ouvrir les yeux de nos dirigeants. Et pour faire réfléchir notre encadrement politique national.
Au premier anniversaire de ces tristes moments, nous avons le droit de nous poser quelques questions et de revenir sur ces événements, le temps de faire le bilan.
La surprise dans la nuit du 7 au 8 juin 2003 est d’autant plus grande que la menace est venue de l’intérieur, du noyau le plus proche, de la division des blindés qui fait partie de la sécurité présidentielle. Cette «trahison» venue de l’intérieur, intervient après près de vingt ans d’actions visant à mettre en place un système sûr. Purges, cloisonnements, mises à l’écart, promotions selon des critères subjectifs, tout y était pour assurer la maîtrise de toutes les unités. C’est finalement au sein de l’unité la plus proche que les mutins allaient recruter le gros de leurs troupes. Première leçon : ce n’est pas le choix subjectif du commandement qui assure la loyauté, c’est son professionnalisme.
Cette leçon qui semblait avoir été comprise au regard des premières mesures prises au niveau de l’Armée (nominations des commandants d’unités et du nouveau chef d’Etat Major sur des bases de confiance et d’efficacité), a vite été oubliée. Moins d’un an après, on revient au cloisonnement, à la mise en place d’un commandement choisi visiblement sur la base d’appartenances régionales sinon tribales. Or nous savons depuis le 8 juin qu’il ne faut pas compter sur des hommes choisis sur la base d’allégeances et d’affinités particulières. Ce qui a sauvé le régime, c’est non pas la résistance des troupes «loyalistes», mais l’aveuglement des mutins. Arrogance et amateurisme auront eu raison des putschistes. Pourtant les officiers Mohamed Ould Cheikhna et Saleh Ould Hanenna font partie, nous a-t-on dit, de l’élite des officiers. Ils ont prouvé sur le tas leurs limites. Tout comme ce jour-là leurs supérieurs et leurs compagnons d’armes. L’Armée qui devait être «revue et corrigée», n’a encore été l’objet d’aucune réflexion en profondeur, d’aucune action particulière. Les frustrations contenues, mais aussi les mécontentements affichés rongent encore le corps. Le système «congédié» au lendemain du 8 juin, est revenu à grands pas par une autre porte. Et avec lui tous les risques de dérapages.
La deuxième leçon du 8 juin se rapporte à l’exercice du pouvoir, aux relations avec la classe politique, à l’implication de cette classe politique, à l’attitude des populations, à la relation avec elles, aux choix des premiers collaborateurs… Cette leçon-là n’a pas été comprise pour être retenue.
En renvoyant ses premiers collaborateurs, Dr Louleid Ould Weddad, le PM Cheikh el Avia…, le Président avait donné l’impression de faire un coup d’Etat sur son système qu’il estimait responsable du mécontentement général. En choisissant le 8 juillet, un mois après le soulèvement, il donnait la preuve que le message était reçu. Qu’est-ce qui est arrivé après ? La machine semble s’être détraquée. Nomination de Me Sghaer Ould M’Bareck et de son premier gouvernement. Pour aborder l’élection présidentielle, risquée nous avait-on dit, le choix d’un haratine, fut-il Sghaer Ould M’Bareck, était compréhensible. Mais ce qui l’est moins, c’est tout ce qui a suivi. L’attitude vis-à-vis du candidat Haidalla, son emprisonnement, le procès et les condamnations. Ce qui donnera une situation doublement dangereuse.
D’abord cette absence d’un exécutif conséquent. Le gouvernement de Me Sghaer a battu tous les records de carence et d’incompétence. A telle enseigne que l’impression aujourd’hui est que le pays est à l’arrêt. Sinon comment comprendre l’incapacité à répondre aux exigences du moment. Impossibilité de corriger les effets catastrophiques des mauvais choix, de la mauvaise gestion et du manque de confiance général.
Ensuite ce blocage politique qui s’apparente à une impasse. Un pouvoir qui refuse de lâcher du lest. Qui met au pas tous les pans de la société par une politique volontairement totalitariste. A un moment où le monde entier se met à promouvoir les réformes visant à démocratiser les régimes du monde arabo-musulman. Oubliant qu’il ne suffit plus d’établir des relations avec Israël pour avoir la bénédiction de la communauté des donateurs et bailleurs. Ratant l’opportunité historique de se présenter comme le modèle dans un monde arabe très en retard en matière de libertés. Nous connaissons ainsi un recul sans précédent : recul sur le plan des libertés (expression, association, pensée…) ; recul sur le plan économique avec la crise actuelle (dépréciation continue de la monnaie nationale, ralentissement de l’activité économique, faillite des industries, baisse de la production halieutique et minière) ; vide sur le plan culturel : aucune maison d’édition au moment où l’on parle de la promotion du livre, aucune réforme profonde et conséquente du système éducatif au moment où la campagne d’alphabétisation est engagée, aucune stratégie de développement du secteur de l’activité culturelle (pas de théâtre, ni cinéma, ni mawsim, ni festival…)
Enfin l’absence définitive d’une classe politique. Parce que le 8 juin aura révélé le refus de nos hommes politiques à faire émerger une classe politique. Le refus des uns et des autres de s’exprimer en ces jours d’incertitude – les uns à soutenir la légalité, les autres le changement même violent – ce refus a signifié l’absence d’une classe politique. Même si le pouvoir aurait pu faire contre mauvaise fortune bon cœur et percevoir la «retenue» de l’opposition comme une attitude positive, la prendre comme prétexte et l’impliquer dans le jeu politique. La crispation et la frilosité l’ont emporté.
Autant dire que les leçons du 8 juin n’ont pas été tirées. Ni par le pouvoir, premier concerné, ni par l’opposition. Pourtant l’ambiance générale est bien celle de la morosité. Et du désarroi.
Ce qui explique l’avidité des fonctionnaires véreux et des commerçants gloutons. Propulsés à des échelons dont ils ne rêvaient point, ayant en charge des responsabilités pour lesquelles ils n’étaient point préparés, les ministres et autres hauts fonctionnaires sont pris dans la tourmente de l’enrichissement accéléré. A défaut de réussir la politique de lutte contre la pauvreté, le gouvernement promeut l’enrichissement illicite et fulgurent de ceux qui présentent comme ses meilleurs serviteurs. Même si en ces termes le 8 juin a révélé les limites de cette loyauté liée aux prébendes distribuées par les autorités au profit de gens prêts à tourner avec le premier vent qui se lève.
Autant dire que le 8 juin lui-même a vite été oublié. Même si la psychose est restée. Ni enseignement, ni conclusion, ni rectificatif. Au contraire. On reproduit les mêmes réflexes et la même méthodologie de gouvernement (absence de vision, d’idée et de perspective).
Autant dire que le tableau reste désespérément noir.