Editoral de La Tribune (Mauritanie)
Juges et juge

Mohamed Abdallahi Ould Mohamed Moussa, pour ceux qui ne le connaissent pas,
appartient à une lignée connue dans l’espace Maure (traab el Bidhâne), par la
probité, la justesse de ses jugements et la force de leurs sentences. Ce Cadi a
reçu un jour en présent une belle chamelle qui venait de mettre bas une belle
petite «hwara» ( chamelon femelle ), de la part de l’un des disciples de ses
vénérés aïeux. Quelques semaines après, il reçut dans sa cour le même bonhomme
qui venait cette fois-ci comme protagoniste dans une affaire que le vénérable
Cadi devait juger. Le Cadi entendit amplement les deux parties et s’apprêta à
rendre son verdict. Il se tourna vers le bonhomme et lui dit : «sais-tu que tu
as tort et que je m’en vais décider contre toi ?» Le bonhomme qui n’en revenait
pas jura de le tuer si jamais il le faisait : «je viens de donner la plus
belle de mes chamelles accompagnée de sa petite à ce
vieux marabout qui dit à présent qu’il va être contre moi…» «Tes pères et les
leurs ont toujours amené des présents aux miens. Mais ce qui concerne la
Chari’a est au-dessus de nous tous» «Dans ce cas, je te tuerai si tu rends un
verdict contraire à mes vœux» Le Cadi
Ould Mohamed Moussa demanda à l’entourage de retenir le bonhomme «le temps de
rédiger le verdict». Il était visiblement prêt à mourir si sa décision juste
est rendue. Le bonhomme est lâché quand le Cadi finit de rédiger son texte. Il
se lève, prend son fusil et s’en va maugréer : «qu’est-ce que je peux contre un
vieux marabout sénile ?»
C’est dire la force de loi dans la société traditionnelle. Parce qu’il faut le
dire, cela se
passait alors que le Cadi n’avait pas de gardes, ni de policiers, ni de
gendarmes, ni de militaires à son service. Il n’avait que sa seule notoriété
pour faire valoir le droit. Mais tout un chacun était tenu de respecter cette
loi. «il gaal el qaadi maadi» (ce qu’a dit le Cadi est accepté). Proverbe
populaire pour exprimer toute l’Autorité du Cadi. Ce qui fait la grandeur de
Mohamedhen Ould Mohamed Vall (Meyeye Ould Bebbaha), Mohamed Aballahi Ould Val,
Menna Ould Hamenni, plus loin de nous de Lemrabott Ould Ahmed Zeidane, Mohamd
el Khadir Ould Meyaba, Ahmed Ould Haki, Lemrabott Mohamedhen Val Ould Moutaly,
Mohamed Yahya el Walaty… pour ne citer que ceux-là qui ont été parmi d’autres,
l’incarnation de ce qu’il y a de mieux dans l’indépendance d’esprit, la rigueur
du jugement
et la force de caractère. Qualités permettant à celui qui doit juger d’être
au-dessus de toute autorité, d’être l’Autorité incontesté et incontestable.
Quand la Mauritanie accède à l’indépendance, des Cadis traditionnels
réussissent le tour de force de s’adapter au monde nouveau. Ils acceptent ce
qu’ils trouvent positif dans le droit moderne tout en préservant ce qu’ils ont
hérité de bien. Hamed Ould Bebbaha, Boye Ould Salek, Mokhtar Ould Mohamed
Moussa, Limam Ould Chrif, Ahmed Salem Ould Didi, Sidaty Ould Hammadi… furent à
n’en pas douter un échantillon de ceux-là. La notoriété qu’ils ont imposée est
largement
justifiable par leur indépendance, leur courage et leur piété. Elle n’a jamais
été discutée.
Les choses devaient se gâter beaucoup plus tard. Avec l’avènement des
militaires, le département de la justice tout comme celui de l’éducation et de
la santé, devait atrocement souffrir. Deux classes de juges émergeront : une
formée à l’école moderne, rapidement noyée dans la masse ; une deuxième formée
dans les Mahadras, maîtrisant les textes (Coran,
Hadith, Cheikh Khalil et autres textes d’exégètes connus), mais n’ayant rien
des aînés et ignorant complètement le droit positif. Ils complètent ce déficit
en donnant l’impression de défendre une vision du monde qu’ils jugent plus
proche de l’idéal islamique tel qu’ils le voient. «Allah laa ijiib
dimoukratiya u laa ijiib illi jaayibha» (Maudite soit la démocratie et maudit
soit celui qui l’a amenée). C’est par ces mots que Mohamd el Hadi Ould Mohamed
Ould Taleb, président de la Cour Criminelle de Rosso (Trarza) a interrompu Me
Ichidou qui évoquait, dans sa plaidoirie, la nécessité de sauver la
démocratie.
Des mots de trop. Le lendemain matin (lundi 23/1), le président de la Cour devait ouvrir la séance en faisant l’apologie de la démocratie. Pas n’importe laquelle : «celle du Khalife Oumar…» «Que les gens se rebellent et tuent et après invoquent la démocratie, je n’en veux pas». Parce que leur récompense ici doit être celle promise à ceux qui combattent Dieu et sèment le désordre sur terre, la mort et la crucifixion. Nous sommes loin encore de la fin du procès et déjà le président du Tribunal donne son avis. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Très rarement le président de la Cour s’est abstenu de faire un commentaire de trop, pour exprimer son état d’esprit, parfois son état d’âme. Pour cette sortie contre la démocratie, le Juge a dû revenir sur ses mots dans la matinée du lundi. Dans l’après-midi, il ira encore plus loin pour dire à l’avocat malien : «Il n’y a pas de démocratie en Afrique mise à part celle que nous avons en Mauritanie». La sortie de la veille est-elle pour autant oubliée ?
En deux mois de procès, les sorties du Juge auront fait le tour de la Mauritanie. Reprises par les journaux mais surtout racontées de bouche à oreille. Les dernières sont sans doute les plus croustillantes.
Face à Me Yacoub Diallo qui parle de Ahmed Ould Daddah en disant qu’il a gagné
les élections en 1992 : «’layn ‘an Kobenni ?» (comment avec Kobenni ?). En 1992,
les derniers chiffres qui ont permis au candidat Ould Taya d’arriver largement
en tête, venaient de Kobenni (locatlité du Hodh el Gharby). Depuis, le nom de
ce département est devenu synonyme de «fraude massive». Toujours face au même
avocat qui parle cette fois-ci de Ould Haidalla : «Allah laa yasmah lilli
gaallu ‘annu yitrashah… ella bihum il muuz’i, dev’u shawru u gaalulu ‘annu
yitrashah» (que Dieu refuse la miséricorde à ceux qui lui ont dit de se
présenter. Malins qu’ils sont, ils ont couru vers lui pour lui demander de se
présenter)
Pour continuer plus loin :
«hadha klaam issiyaasa vi muntiha el khoutoura» (ce sont là des paroles politiques graves). Sur un autre registre Me Mokhtar Ould Ely ne manquera pas, dans sa plaidoirie, de rappeler au président qu’il avait jugé «bon» le discours préparé par Saleh Ould Hanenna et lu par le Procureur. Quand Me Yarba Ould Ahmed Saleh est applaudi à la fin de sa plaidoirie, le président s’adresse au public :
«yaghayr huwa gaal ‘an il gazraat yalla yukhaçru» (mais lui, il a dit qu’il
doit être mis fin aux
squats). A Me Ould Gah parlant de Haidalla : «inta negzak ba’d» (toi, il t’a
licencié). Devant Saleh, il dira quand le prévenu s’attaquera à Israël : «ihna
illi mitbessmiine dhark bih Isr’iil wunta itguul l’ha dha» (ce qui fait notre
fierté actuellement, c’est notre relation avec Israël, et toi tu lui dis ça).
Sur la corruption : «aha khalli ‘annak irrashwa, yingaal ‘an il qoudaat vihum
a’dhaamha, laa yikhsir ghlaak» (laisse la corruption, on dit que les juges sont
susceptibles sur ce point, ne détruis pas ta sympathie). Sur la dette : «eshhed’ha
ille itguid
tistraah, ishghaadilak ilaa kelna ihna vadhit innçaara u laa khalaçnaahum» (tu
peux te reposer, en quoi cela te regarde si l’on bouffe l’argent des toubabs
et qu’on ne les paye pas). Sur le putsch manqué et le 12/12 : «inta laahi
itqaarin bayn anqilaab najeh u wahid mahu najeh ?» (tu veux comparer un coup d’Etat
qui a réussi et un autre qui a échoué ?). «ihna u seynigaal ikhuut min ‘and
vrança» (Nous et le Sénégal, nous sommes frères par la France). A Me Aïssata
Tall du Sénégal : «lukinti jayti saabig hadha in’uud taytik n’hayrayn tikallmi
viihum» (si tu étais venue avant cela je t’aurai donné deux jours pour parler).
A un
prévenu qui lui disait que son père et sa mère sont morts pendant sa détention
jugée «arbitraire» : «hammak nihyuuhum lak ?» (tu veux qu’on te les rende ?)
Mohamd el Hadi Ould Mohamed Ould Taleb a été révélé au grand public à
l’occasion du procès de Chbih Ould Cheikh Melaïnine, président du Front
Populaire, candidat à la présidentielle de 1997. Arrêté le 8 avril 2001, Chbih
Ould Cheikh Melaïnine a été traduit devant la Cour Criminelle d’Aïoun (Hodh el
Gharby) dont le président n’était autre que l’actuel président de la Cour
Criminelle de Rosso. Il avait alors condamné Chbih à une lourde peine de cinq
ans d’emprisonnement ferme sur la base de la présomption de culpabilité,
invoquant pour cela un texte d’Ibnu ‘Açem, vieux de quelques siècles. Le juge
n’a visiblement pas changé depuis. Toujours les mêmes sorties verbales,
toujours le même esprit, toujours le même langage, la même vision du monde, de
la loi, de l’engagement public sur certaines positions, les mêmes écarts de
langage, le même niveau de maîtrise de la salle, la même tenue en public… Alors
? Le verdict surprendra-t-il dans ces conditions ?
Convaincra-t-il ?
Sauvera-t-il les apparences ?
Difficilement.