Le cadre :  

Depuis que l’esclavage est devenu un tabou dans certains cercles lettrés de l’élite maure, les familles de maîtres s’entendent sur la réponse d’usage, devant l’étranger curieux de savoir le statut de ces domestiques noirs qui s’affairent, aux  tâches domestiques, dans toute maison ou tente respectable : « non, ce ne sont pas nos serviteurs, mais bien nos enfants, nos parents, des membres de la famille. L’esclavage n’existe plus depuis longtemps » ; puis, suit, généralement, une diversion sur le climat ou la hausse des prix ; si l’interlocuteur insiste, on lui jette à la figure l’accusation de sionisme, d’impérialisme, de haine des Arabes et de musulmans et lui rappelle que les Noirs d’Amérique sont encore vendus dans des marchés clandestins. Tel est, en Mauritanie, le mode de la dénégation, tout au moins dans les secteurs dirigeants. 

Les faits :  

Depuis le 15 mars au soir, cette rhétorique est devenu officielle ; le discours exprime désormais l’opinion du gouvernement, ce qui rend, bien plus visibles, les positions du conflit social en gestation. Ainsi, après la découverte, par SOS Esclaves Mauritanie, de Jabhalla, une servante en rupture de ban dans la petite ville de Mederdra, celle-ci et son époux seront contraints de maquiller leur destin, de nier la réalité et de déposer plainte contre les témoins de leur infortune, au motif de faux et usage de faux. Une enseignante, un journaliste et l’épouse d’un sénateur de l’opposition sont ainsi incarcérés et conduits, auprès d’un juge d’instruction, à Rosso, dans le Sud du pays. Devant une caméra de la télévision d’Etat, Jabhalla et son époux par affirment avoir été manipulés, induits en erreur, sous la pression des ennemis de la Mauritanie, entendez le journaliste et SOS Esclaves, association interdite mais tolérée. Les 3 détenus refusent, eux, de plier au chantage, en dépit des menaces, promesses d’argent et pressions des tribus. Tous se retrouvent sous l’inculpation inouïe d’ « atteinte et de complicité d’atteinte à la sûreté de l’Etat. C’est dire toute la sensibilité de l’enjeu !  

Comme nous le prévoyions déjà, le reportage pathétique de la TVM, suivi d’un déluge d’indignation du speaker, occupera les mauritaniens, le soir du 16 mars 2005 ; quand la victime  retournée, y répète - sans conviction et manifestement sous la dictée - que des inconnus l’ont entraînée à de faux témoignages, moyennant rémunération, l’on imagine combien le contre-cadeau et la menace de l’autorité ont dû paraître bien plus lourds de conséquence.  

L’argument : 

Le mercredi 15 mars, l’Agence Mauritanienne d’Information (AMI), dans un éditorial commenté par l’AFP, signe et assume ce raisonnement, incroyable : « Selon l'AMI, Jabhalla, âgée de 27 ans, est orpheline depuis son jeune âge.
Elle a été adoptée par des membres de la famille "Ehel Boujediane, qui l'ont traitée comme leur fille propre jusqu'à son mariage il y a quatre mois avec un natif de la ville lointaine de Kiffa" (600 km à l'est de Nouakchott), a expliqué l'agence.
"Suite aux fréquents problèmes qui naissent des difficultés pour des parents de voir leur enfant chérie les quitter pour des lieux lointains, l'affaire a été ventilée pour tomber dans les oreilles de ceux-là mêmes qui guettent le moindre évènement aux fins de construire des histoires et diffuser des communiqués mensongers sur des cas d'esclavage en Mauritanie", a-t-elle poursuivi.
Jabhalla et son mari "ont fini par comprendre le jeu de ceux qui voulaient porter atteinte à leur image, et ont porté plainte contre eux. » 

 

Les enseignements :  

Avant que les apprentis de la complaisance idéologique ne viennent diluer le phénomène de l’esclavage dans le discours sur la « lutte contre la pauvreté » ou l’arrogance du Capital et vider ainsi de toute substance la grille de lecture raciale,  il faut rappeler qu’Ehl Boujediane, les maîtres  Jabhallah, sont des éleveurs modestes et d’une tribu très secondaire dans l’actuel partage des privilèges.  

En adoptant la réaction de la vox populi parmi des Maures blancs ou Bidhanes - ethnie hégémonique d’orginie arab-berbère - l’Agence Mauritanienne d’Information, envoie aux mauritaniens, un message à peine atténué :  

« Les intérêts moraux et matériels de l’Etat sont consubstantiels à ceux des anciens maîtres d’esclaves ; toute atteinte à ceux-ci, appelle une réponse appropriée  de l’appareil coercitif et de l’administration. La justice, ici, est la notre ; en dernier ressort, elle nous servira, face à toute menace d’égalité ; le « nous » collectif désigne les Bidhanes ».  

Pour ceux qui doutaient encore du caractère ethniste de la domination en Mauritanie, l’éditorial de l’AMI, avec une netteté sans précédent, vient de leur rappeler la violence du pouvoir devant les enjeux symboliques. Sur les questions sensibles de l’impunité des crimes ethniques, de l’esclavage et de la préséance pour les mauritaniens d’origine arabo-berbère, le compromis semble difficile. Le gouvernement s’exerce au nom d’une minorité de la population, contre une majorité écrasante, sur la base d’une ligne de clivage malsaine : le particularisme culturel et la naissance. A l’approche des éventuels dividendes du pétrole, l’acuité de cette contradiction risque de croître, donc de s’accélérer, jusqu’au point de rupture.