L’ENNEMI DANS SOI

Chronique d’une faillite sans alibi

Le 10 avril à la mi-journée, Marouv Ould Heïba, l’Emir de la cellule de 4 personnes, responsable présumée du quadruple meurtre de touristes français en décembre 2007, se promène, dans le Sud de la capitale, près du Bataillon Blindé, habillé en femme ; sous sa tenue Abaya qui le couvre de la tête aux pieds, le préposé à sa filature remarque une récurrence de détails révélateurs d’une identité usurpée ; il  le neutralise et désarme dans la rue. Le 4ème membre de la cellule, Abderrahmane Allibi (le Libyen) se trouverait en Azawad, au Nord du Mali. Ould Chabarnoux reste sous bonne garde à la prison de Dar Naïm ; Ould Sidina s’échappe, des locaux mêmes du Palais de Justice, depuis le 2 avril courant, sur le chemin de l’audition par le juge instructeur. Son compagnon et lui avaient réussi à regagner,  via le Sénégal, la Guinée Bissau, terme de leur fuite. Ramenés à Nouakchott, un seul d’entre eux réussit à recréer une dynamique de discrédit de l’Etat, notamment l’administration carcérale, l’appareil judiciaire et la police.

Ironie du sort, quelques heures plus tard, la folle rumeur réputait la disparition de Marouv Ould Heïba,  des locaux du Commissariat Ksar 1, information démentie, en début de soirée, par le Procureur de la République.

Natif de la localité de Lemden, près de la ville d’Aleg, région du Brakna ; il y a suivi des études de théologie dans une école coranique, tout comme son cousin en ligne maternelle le Président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. La coïncidence de parenté et de parcours comporte de quoi embarrasser l’actuel Chef de l’Etat mauritanien au moment où des voix, en Mauritanie et ailleurs, s'alarment de sa faiblesse face à la menace islamiste. D'autres lui reprochent la reconnaissance d'un parti religieux, contre l'avis de l'armée et de certains partenaires en Occident. A ces critiques, le Président le rétorque de bon sens, la démocratie ne sélectionne pas les opinions tant qu’elles respectent la légalité.

Le 9 avril 2008, les forces de l’ordre prennent d’assauts diverses planques de présumés salafistes dans la capitale ; à 15 heures,  dans un arrondissement Nord, à forte densité de peuplement, le raid occasionne une bavure ; l’on dénombre des blessés et un mort, tous étudiants de l’Institut Supérieur d’Etudes et de Recherches  Islamiques ISERI. Le délit de sale gueule pointe au bout du fusil.

La veille et l’avant-veille, la ville de Nouakchott a été le théâtre d’échanges de feu entre les forces régulières et un groupe de quelques jeunes salafistes Ould Sidina. De complicité en incompétence, une situation d’instabilité s’instaure, par la faute de quelques individus, sans que la puissance publique ne parvînt à sécréter, en elle-même, les ressource ni l’imagination requises par un défi somme toute à sa portée.

Dans nos publications précédentes, surtout celle relative à « l’insidieuse dérive du wahhabisme en Mauritanie », nous approfondissions l’examen des causes susceptibles de conduire le pays à sa perte, sous le cumul de l’impunité, du laxisme tribal, d’un repli de la société maure sur les repères de l’obscurantiste religieux, enfin la sujétion de la justice à l’influence de magistrats formés dans les Mahadhras ou des écoles de droit musulman dont le degré d’ouverture au monde demeure bien deçà d’une dose de xénophobie et d’intolérance intrinsèques à toute certitude de détenir l’unique vérité ici-bas et au-delà. Nous démontrions que le salafisme, quoique dépourvu de popularité, sexiste et sectaire, ne s’enracine pas moins dans une part sombre de notre authenticité. A force d’éluder le débat sur les valeurs universelles et le relativisme culturel, l’hypertrophie de la religion dans la société nous rattrape, non sans violence.

Sans vouloir revenir sur le décompte des fautes innombrables qui ont précédé l’identification des fugitifs il n’était pas indispensable que leur traque provoquât un mouvement de panique parmi la population de la capitale ; l’on peut conjecturer, raisonnablement, qu’un Etat où la capitale résonne souvent du cliquetis des armes et des secousses de fusillades, n’inspire plus confiance. Des unités de divers corps se positionnent, en même temps, sans coordination au risque de se tirer dessus, des policiers ne disposent plus de munitions durant l’engagement, des renforts d’autres armes refusent d’intervenir faute d’en avoir reçu les ordres, des caméras filment l’assaut, entre les soldats en totale violation du périmètre de sécurité, un quartier privé d’alimentation en courant et des officiels en quête de projecteurs pour illuminer le  repli des insurgés , des cibles introuvables après un siège de 12 heures, l’annonce, mensongère, de découverte d’un laboratoire de fabrication d’explosifs, des contrôles aux frontières privés de photographies des criminels. Tout, dans ce contexte de déconfiture, incite à la honte et autorise l’alarme sur la sûreté du pays ;  incapable de surveiller un prisonnier que d'autres ont capturé, en toute logique, l’on ne saurait l'arrêter a fortiori empêcher sa récidive. Les mêmes causes produisant des effets identiques, abandonner l’intérêt vital des mauritaniens entre les mains inexpertes et vénales des serviteurs de la dictature accentue l’insalubrité morale et invite les détracteurs de notre jeune démocratie à l’assassiner en douceur. A moins que ne soit l’objectif visé par une cinquième colonne à l’ombre du régime civil, nous inaugurerions alors la série funeste des prétoriens, expérience qui a valu la ruine, à des nations bien plus trempées  dans la certitude de leur permanence. Or, la Mauritanie a besoin de parfaire et de consolider l’expérience du pluralisme, par l’achèvement du mandat présidentiel et le maintien de la reconnaissance de partis islamistes. A l’inverse, le pays ne réclame la promotion de 3 nouveaux généraux à la tête de son armée, d’autant qu’ils n’y prétendent selon le critère de l’ancienneté. Certes, deux d’entre eux ont quasiment mené à la réussite l’éviction du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya ; l’œuvre inespérée méritait récompense ample mais il y a des procédés plus élégants et, tout de même, un peu de pudeur à préserver.

Fruit mûr de deux décennies de décrépitude, la structure de l’Etat s’atomise en lambeaux autonomes où règne le sauve-qui-peut, à l’image de l’Union Soviétique au lendemain de la Perestroïka. De l’intérieur du système, un bras invisible accélère la dynamique de la débâcle. Chaque jour apporte son lot de désenchantement.  Le Président de la République et son Gouvernement gèrent la crise par le silence et l’immobilisme, comme y inclinent les conservateurs, jusqu’à leur chute plus ou moins prévisible. Nous avons assez averti ; l’exercice du pouvoir comporte sa part fatale de surdité et quelquefois des troubles de vision. Le choc de la réalité rétablit toujours la perspective.

A l’épreuve envers tous  nos compatriotes,  Conscience et Résistance exprime,  solidarité et  soutien aux familles des hommes de troupe tombés, le 7 avril 2008, pour la tranquillité des mauritaniens ; ils rejoignent leurs frères d’armes de  Ghallaouia, de Lemgheïty et la cohorte des martyres involontaires de Azlat, Inal, Jreïda, et bien d’autres lieux où la mémoire nationale trouverait prise et relief si nous revient le courage, un jour, de l’introspection et de l’autocritique.  

Conscience et Résistance                                                                                                 Nouakchott, le  10 avril 2008

Communications connexes :

http://www.conscienceresistance.org/salafisme041008.htm

http://www.conscienceresistance.org/amnestie031208.htm

http://www.conscienceresistance.org/promotion.htm