LE CONSTAT
Depuis la création de la Mauritanie et la reconnaissance de ses frontières, la résolution d’y bâtir une communauté de destin se réfère au postulat de l’Etat unitaire et de droit. En dépit de sa pertinence incontestable, au vu des principaux préceptes universels, une telle pratique de la participation n’a prévalu, qu’exceptionnellement et en partie.
La mentalité, structurant le comportement des élites et leurs idées, s’articule autour d’une idéologie de la domination, laquelle se veut équitable et conforme aux aspirations de la majorité. Cette macro - psychologie, d’essence inégalitaire et discriminatoire, s’oppose, sans nuance, aux visées de l’Etat - Nation républicain.
De facto, le recours aux instruments juridiques, l’affectation des moyens administratifs et l’allocation des ressources de l’Etat, visent, non pas la fin de l’Ordre traditionnel mais l’affermissement de sa résistance aux attentes de concertation et de partage. Cette stratégie d’endiguement, de par sa nature autoritaire et conservatrice, mobilise, d’où sa réussite relative, un personnel organiquement attaché aux certitudes de l’Ancien et intéressé à sa hiérarchie.
La combinaison des neuf matrices suivantes systématise la superstructure intellectuelle, d’où se conçoit et se justifie l’implication des acteurs, physiques et moraux, dans le processus de décomposition de la Mauritanie.
1/ La « vocation arabo – islamique » borne l’imaginaire politique. Elle s’entend comme primat immuable et absolu d’une entité qui se distingue par la langue de la religion du peuple. Toute tentative de réforme et tout propos alternatif, dont l’ambition dépasserait de telles limites, se trouvent écartés du champ du possible ; cette instrumentalisation repose sur le non dit d’une supériorité ethnique qui viole et l’esprit et la lettre des préceptes du Coran ; dans la constante du sacré, la religion est détournée de ses fonctions spirituelles pour servir de bouclier à l’oppression. A travers sa subordination historique aux intérêts des puissants dans l’espace mauritanien, elle incarne la principale institution du système social.
2/ Dans la gestion de l’Etat, une frange dure de nos compatriotes hassanophones monopolise la légitimité. Elle en induit, sa propre préséance sur les autres mauritaniens. Avec une virulence progressive dans la marginalisation, les Maures de basse caste, les descendants d’esclaves et les Négro – africains font les frais de cette hégémonie ; c’est la constante élective.
3/ Le sentiment de primauté, ainsi construit, explique, au sein du groupe dominant, une jouissance privative du pouvoir. Celle-ci se traduit par le recel et l’échange de faveurs indues, la banalisation du népotisme et l’insubordination de ses bénéficiaires au commandement d’une citoyenneté pour tous ; l’accession aux charges publiques entraîne un enrichissement rapide, par le cumul et la consommation de biens et prestations dévolus à la collectivité. Les rivalités, pour le contrôle et l’appropriation de ces avantages, vouent l’Etat à n’être plus que le terrain - objet de stratégies relevant de sa propre privatisation. Le très faible degré d’autonomie matérielle de la société et la dépréciation du travail manuel, aggravent la pression sur le centre, pourvoyeur d’une promotion rapide, rentable et sans frais; c’est la constante néo-patrimoniale.
4/ Toutes ethnies confondues, la verticalité par la naissance, l’endogamie et la forte différenciation clanique s’imposent matériaux de la reproduction sociale. Ils déterminent l’éclosion puis l’entretien de la personnalité, dans un environnement dont la capacité d’intégration devient de plus en plus résiduelle ; c’est la constante du cloisonnement que favorise, depuis les années 1980, la distinction ethnique au sein de l’école.
5/ Hors les cercles concentriques de l’identité - famille, fraction, tribu, ethnie, région - il n’y a de refuge. La perversion du projet égalitaire est telle que l’individu n’accède, presque jamais, aux fruits de l’entraide, s’il ne sollicitait, auparavant, le secours de l’un ou l’autre de ces réseaux segmentaires. Aussi, suivant une polarisation variable, la socialisation s’opère, toute, dans la sphère du privé, unique périmètre où se réalise la protection de chacun. Plus singulier encore, les modes d’identification par l’appartenance survivent aux défis de l’exode rural ; la mémoire clanique les recréé en ville et les y adapte. Sans cesse, la constante de l’esprit de corps reconstruit sa propre géographie, sur le domaine, toujours en extension, où empire la banqueroute de l’Etat.
6/ L’élément masculin monopolise la conception, la décision et le suivi des desseins qui engagent la Mauritanie. Les femmes, dont un syncrétisme de croyances héritées et de coutumes décrète l’infériorité, restent mineures, en fait et devant la loi ; ainsi, lorsqu’elle décourage leur intrusion dans la dynamique d’édification, la constante sexiste, en plus de sa dimension avilissante, bride l’énergie créatrice et sape les assises économiques du pays.
7/ A cause de la complaisance dans le recrutement et la révocation des officiels, l’improvisation et l’amateurisme d’ « au jour le jour » caractérisent, à tous leurs stades, la gestion et l’administration. L’aptitude à sortir du quotidien, se projeter dans un futur commun, prémunir un patrimoine inaliénable où puiseraient les générations de demain, s’efface sous la vénalité frénétique des dirigeants. Le déficit croissant du civisme et l’inexistence de contre - pouvoirs accentuent les conséquences anti - écologiques du gouvernement à court terme ; c’est la constante de l’imprévoyance.
8/ La dissuasion militaire demeure l’outil standard de la régulation. Les canons de liberté et d’égalité, au sens d’un code applicable à tous, contreviennent aux modèles anthropologiques, en vigueur dans l’espace mauritanien. Il en résulte une décrédibilisation, à priori, des procédés de dévolution pacifique de l’autorité. Y compris dans le domaine économique, la certitude, que le concurrent ne respectera jamais de règle, hormis celle de ses calculs primaires, inscrit la mentalité putschiste, la déloyauté et la fraude, au centre de la compétition. La prétention à gouverner intègre la possibilité de sévir contre l’adversaire, d’où la tentation, pour le décideur suprême, de surarmer ses fidèles, puis de s’abriter derrière leur omniprésence. C’est la constante prétorienne.
9/ Malgré la persistance, dans l’imaginaire, de vertus chevaleresques, incitant à l’héroïsme, les renoncements consécutifs à la résistance anti-coloniale et les compromissions emblématiques, en particulier celle du Parti des Kadihines, ont durablement anesthésié l’esprit de sacrifice. Depuis, le début de l’imposture électorale des années 1990, la routine des ralliements, au parti de l’Etat, confirme la standardisation du pragmatisme. La résignation devant le plus fort s’exécute sous les apparences du consentement, voire de la fusion, mais elle ne survit aux arrangements qui la motivaient. Sa justification convoque deux thèses, l’une métaphysique, l’autre terrestre: une certaine interprétation de l’Islam réprouve, par une analogie au suicide, la mise en péril de soi ; au prétexte d’obtenir des résultats concrets, une rhétorique du militantisme de terrain recommande, en cas d’impasse politique, d’intégrer le système combattu, afin d’y faire prévaloir le changement par le compromis. Les deux arguments se complètent : à travers l’adaptation aux contraintes de l’instant et le souci d’économiser l’effort, elles cultivent la même inclination aux marchandages entre coteries conniventes. Cette monomanie de la demi-mesure témoigne, d’abord, d’une indisponibilité à l’épreuve. Idéal, radicalité et persévérance n’habitent pas la constante du réalisme.