Sommaire

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  I Prologue 5 

II Un épisode d’une longue série 6

II.1 Une tradition de traitement autoritaire de toute contradiction 6

II.2 Le conflit avec les réformistes musulmans ou l’impossible accouchement  9 

III Drame de Lemgheity ou l’opportunité du terrorisme comme échappatoire 16

III.1 Une évolution prévisible 17

III.2 Les faiblesses de la démonstration18

III.3  Des accointances du régime mauritanien avec le GSPC ou le jeu dangereux des «agents doubles» 20

 

IV Conclusions 28

 

Annexes 30

1. Carte de la Mauritanie 30

2. Extraits de communiqués et alertes des organisations des droits de l’homme 31

3. Conférence de presse des avocats de la défense, suite à celle de presse du Ministre de l’Intérieur  32

4. Traduction  des témoignages de prisonniers torturés 34

5. Extrait du rapport de l’ICG « Comprendre l'Islamisme » 37

Mémorandum sur la situation en Mauritanie

Synthèse

 

La République Islamique de Mauritanie est gouvernée, d’une main de fer, depuis plus de 20 ans, par le Colonel Moawiya Ould Taya, parvenu au pouvoir après son coup d’état militaire, du 12/12/84. Il n’a, alors, cessé d’invoquer des dizaines de complots qu’il attribue, tour à tour, à ses opposants les plus déterminés du moment.

Une politique marquée par les préoccupations sécuritaires lui aura permis de détourner l’attention des problèmes structurels du pays et de neutraliser ses adversaires. 

Cette stratégie est constante. Seules les victimes changent : quasiment, toutes les composantes de l’opposition, les ONG de défense des droits de l’homme et la presse indépendante, ont été victimes, un jour ou l’autre, de ce réflexe coercitif, lequel s’appuie, à peu détails près, sur des formulations similaires.

La violence de masse, contre les communautés négro-africaines, aura été le fait dominant de ce règne, avec plus de 100 000 déportés, des centaines d’exécutions extra-judiciaires et des dizaines d’assassinats, par mauvais traitements lors de la détention ; certains rescapés ont déposé des plaintes devant les tribunaux de Belgique et de France, contre les auteurs de ces crimes impunis.

Après s’être aligné sur l’Irak de Saddam Hussein, notamment pendant l’invasion du Koweit, le Pouvoir a fini par se retourner contre les nationalistes arabes, au profit des Etats-Unis et d’Israël, ses nouveaux protecteurs ; les relations avec la France, l’ancienne puissance coloniale, s’en sont détériorées.

Les volte-face diplomatiques du régime stimulent, dans de larges couches de la population, un rejet sans équivoque. Depuis 1999, de nombreuses campagnes de répression découlent de cet enjeu, aggravé, il est vrai, par le népotisme, la corruption et l’extrême pauvreté.

Cette enquête montre que la dernière vague d’inculpation et de sévices, parmi les leaders du courant des Réformistes Musulmans, relève de la même logique, faite de marginalisation et d’intimidation des contestataires ; elle n’a donc rien de singulier, dans un continuum de tortures, de tueries, d’emprisonnements et de procès d’opinion.

De surcroît, l’après 11 septembre 2001 et la nouvelle « guerre contre le terrorisme » offrait, au régime déstabilisé, l’occasion de s’attirer le soutien des Etats-Unis d’Amérique. A cet égard, il lui fallait justifier son calcul, par une vulnérabilité à l’extrémisme religieux , alors même, qu’en Mauritanie, la foi et le culte se vivent dans la paix et une relative tolérance. La famille des Réformistes Musulmans professe un discours égalitaire, rétif à l’usage de la force et foncièrement marqué par l’attachement au pluralisme démocratique. 

S’agissant du drame de Lemgheity – attaque revendiquée par le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), qui avait occasionné la mort d’au moins 15 soldats Mauritaniens à la frontière extrême Nord-Est – le texte établit les contradictions et les faiblesses de la thèse officielle ; méthodiquement, il démontre que :

1/ Aucun rapport n’existe entre les assaillants et les Réformistes Musulmans, à rebours des allégations du gouvernement mauritanien. Ni l’instruction en cours, ni les déclarations des responsables politiques n’ont pu apporter, jusqu’à ce jour, les fameuses preuves à charge.

2/ Les connivences avérées entre les organes de renseignement mauritaniens et le GSPC expliquent que l’acte meurtrier de Lemgheity ait été l’objet d’une provocation délibérée ou d’une entente entre les deux protagonistes. Les jeunes « djihadistes », arrêtés au titre de l’accusation, ont été menés par d’anciens indicateurs ou éléments des services de sécurité de Nouakchott.

3/ L’agression intervient dans un contexte de fortes rivalités entre les lobbies de trafiquants qui animent le commerce transfrontalier au Nord et prospèrent dans la périphérie du noyau central du Pouvoir. Il s’agit, essentiellement, de contrebande de cigarettes Marlboro, sur quoi les bandes armées prélèvent des « taxes », en contrepartie d’une protection des convois, vers le grand Sahara et le Sahel.

Le questionnement des informations brutes et surtout leur mise en perspective, a permis la mise au jour de ces liens dissimulés.  Des recoupements étranges, s’accumulent, le long du propos et prennent, au fil de la lecture, toute leur signification.

La détermination des autorités mauritaniennes, à contraindre les survivants de Lemgheity au silence, accentue les suspicions précitées.

Ainsi donc, en plus de sa commodité conjoncturelle, l’épisode sanglant de Lemgheity, doit légitimer, à posteriori, la norme de 2003 portant contrôle des mosquées et justifie, aujourd’hui, la toute neuve « loi antiterroriste », qui restreint les rares libertés, dans un environnement déjà marqué par la terreur d’Etat.

Sans crainte d’être démentie par des révélations ultérieures, la présente investigation conclut que le pouvoir mauritanien, soit par sa police politique, soit par l’intermédiaire des contrebandiers influents, cherche à créer ou susciter des actes terroristes, sur son territoire. A ce jour, l’attaque de Lemgheity, n’a fait l’objet d’aucune ouverture d’enquête judiciaire ; elle s’inscrirait, surtout, dans un calcul, où seule compte la détermination, à convaincre, les démocraties de l’Occident, de la réalité d’un « péril islamiste » dans le pays.

Aussi, le texte met-il en garde, la communauté internationale et les mauritaniens, contre le danger de ces montages et formule des recommandations, afin de prévenir l’embrasement de la sous-région, à cause des impératifs de maintien d’une oligarchie minée par l’impunité, le tribalisme et une gestion constamment autoritaire des contradictions.

Le propos s’achève par une adresse aux principaux partenaires de la Mauritanie, pour qu’ils adoptent une véritable démarche de prévention de la guerre civile en incitant, fermement, les autorités de ce pays, à reconsidérer leur attitude de laxisme, envers des clans vecteurs d’enrichissement criminels, dont les énormes enjeux finiront par attiser les hostilités entre d’incontrôlables milices. La constitution d’une commission d’enquête internationale sur les évènements de Lemgheity y contribuerait, de manière décisive.

 

Paris, juillet 2005

Rapporteurs :

Abdoulaye DIAGANA, géographe

Aboubakr Ould MAROINI, ingénieur Centralien

Abdel Nasser Ould YESSA, juriste

 

I Prologue

 

Depuis son accession au pouvoir à la faveur du coup de force du 12/12/84, le régime du Colonel Ould Taya n’a cessé - après un bref délai de grâce - d’invoquer des complots attribués, selon les circonstances, aux adversaires les plus gênants.

Nombre d’observateurs nationaux et internationaux s’accordent à y voir une démarche qui vise d’une part à occulter les échecs et détourner l’attention des problèmes structurels de la Mauritanie et, de l’autre part, à neutraliser, par la répression, les opposants susceptibles d’incarner une alternative crédible.

Ce phénomène, cyclique, connaît des périodes d’accélération et des accalmies, directement liées à la perception, par le noyau dirigeant, de sa propre crise de légitimité.

Comme nous le verrons dans ce document, presque toutes les composantes de l’opposition mauritanienne, les militants des droits de l’homme ou les journalistes indépendants, ont été victimes, ou un jour ou l’autre, de ce réflexe coercitif, lequel s’appuie, à peu de variété près, sur des montages plus ou moins interchangeables.

La présente tentative d’explication analyse ce lourd contexte, fait d’impasse politique et de réflexes sécuritaires, dans un pays en proie à des convulsions déstabilisatrices aiguës, dont l’alignement sur Israël et les Etats-Unis se heurte au consensus opposé parmi la population.

Il montre également que la dernière campagne d’arrestations des leaders du courant des « réformistes musulmans »[1], n’a rien de singulier,  mais apparaît, plutôt, comme l’épisode du moment, à inscrire dans la continuité d’une longue série d’intimidations, éliminations violentes et mises hors jeu des contestataires.

S’agissant du drame de Lemgheity - attaque qualifiée de « terroriste », qui avait occasionné la mort d’au moins 15 soldats mauritaniens à la frontière extrême Nord-Est – le texte, avec le constant souci du contexte et des enjeux, soulève les questions, les incertitudes et les contradictions où achoppe la thèse officielle.

La conclusion retient combien le pouvoir mauritanien, par sa volonté de provoquer ou de fabriquer un genre de violence stratégiquement commode, entre dans une phase inédite de sa propre consolidation, au détriment de la pérennité du pays.

Ce mémorandum met en garde les partenaires extérieurs de la Mauritanie ainsi que les investisseurs privés sur la nécessité pressante de se montrer vigilants, face à la contrefaçon.


 

II Un épisode d’une longue série

II.1 Une tradition de traitement autoritaire de toute contradiction

Dès 1986, soit moins de 2 ans après la prise du pouvoir par le Colonel Ould Taya, la répression prend une tournure extrêmement brutale.

Les éliminations physiques sont inaugurées, dès la fin de l’année 1987, avec la mise à mort de trois officiers négro-mauritaniens – lieutenants Amadou Sarr, Seydi Bâ et Saïdou Sy - condamnés pour un projet de putsch, dénué de tout début d’exécution ; en 1988, suivra l’assassinat, en prison et par mauvais traitements, de personnalités civiles, comme le poète romancier Ten Youssouf Gueye et l’ancien ministre Djigo Tafsirou, de militaires, tels le lieutenant Abdoul Ghouddous Bâ et l’adjudant-chef Alassane Oumar Bâ.

Entre 1989 et 1991, le rythme s’accélère : les forces de sécurité auront tué, sans sommation, des centaines de négro-africains, civils et militaires, au cours  de sévices carcéraux ou de meurtres extrajudiciaires. Plus de 100 000  autres subiront, soit la déportation collective soit l’exil forcé, vers le Mali et le Sénégal.

Avec de tels abus qui demeurent totalement impunis[2], le régime, pour se maintenir indéfiniment, a instauré la systématisation d’une démarche inédite : de ciblée, la violence ethnique, par l’augmentation  soudaine du nombre des persécutés, devient un phénomène de masse; elle est le fait conscient des agents de l’Etat. Des villages entiers et des terres de culture se vident de leurs occupants ; parfois leurs noms sont arabisés. Débute, ainsi, la mise en pratique du principe non écrit de l’exclusion envers les populations négro-africaines de Mauritanie[3]. 

Depuis ce précédent, l’on assiste, non sans récurrence, à des campagnes d’arrestation et de torture, où le régime s’en prend, sous des prétextes généralement éphémères, à ceux de ses adversaires qui semblent incarner une alternative[4].

Afin d’illustrer le constat, nous proposons, au travers d’une sélection d’évènements présentée dans le tableau ci-dessous, de revisiter, par les faits, la lente gestation du conflit entre les organes de dissuasion sécuritaire et la population.

Bien sûr, ce tableau ne donne qu’un échantillon de la longue liste des campagnes d’intimidation à l’encontre de la dissidence; en effet, toutes les composantes de celle-ci ont été victimes, à un moment ou un autre, de la censure, des privations de liberté et des atteintes à l’intégrité physique.

Date

Victimes

Motifs officiels

Epilogue

25/09/1994

39 personnes : des imams, des enseignants et des étudiants du courant islamique

« Constitution d’une organisation terroriste »

Libérés sans jugement

21/1/1995

Leaders de l’opposition Ahmed Ould Daddah, Feu Hamdi Ould Mouknass, Mohamed Ould Maouloud, Mouhamed Moustafa Ould Bedre Dine

« Troubles à l’ordre public »

(Emeutes du « pain »)

Libérés sans jugement, le 2/2/95

28/01/1997

Messaoud Ould Belkheir + 6 leaders des nationalistes Nasseriens dont MM. ElKory Ould Ehmeity, syndicaliste et Hamoud Ould Abdi, actuel ministre de la communication

« Atteinte à la sûreté de l’Etat et connivence avec la Libye »

Libérés sans jugement au bout de quelques jours

1997

Boubacar  Messaoud, Président de SOS Esclaves, Cheikh Saad Bouh Kamara et Fatimata Mbaye, Président et Vice Présidente de l’Association Mauritanienne Droits de l’Homme AMDH, Brahim Ould Ebety, Secrétaire Général  du GERDDES

« Appartenance a associations non  autorisées et atteinte à l’image du pays »

Condamnés à 13 mois de prison et 30.000 ouguiya d’amende, graciés le même jour

1999

Des dirigeants de l’Union des Forces Démocratiques/Ere
Nouvelle (UFD/EN)

« Trouble à l’ordre public et collusion avec la Libye »

acquittés, faute de preuves

9/10/2000

9 leaders du courant des réformistes musulmans dont MM. Mohamed Jemil Ould Mansour, Saleck Ould Sidi Mahmoud, Khattry Ould Hamed et l’imam Mohamed Ould Ebwah

« Trouble à l’ordre public »

Libérés sans jugement

Avril 2001

M. Chbih Ould Cheikh Melainine, Président du Front Populaire

« Atteinte à la sûreté de l’Etat en connivence avec la Libye »

3 ans de prison

écourtés en 08/2003 (campagne présidentielle)

Mai-juin 2003

 

Plus de 40 personnes, dont le jurisconsulte Cheikh Mohamed El Hacen Ould Dedew, l’élu Mohamed Jemil Ould Mansour, l’ex Ambassadeur Moctar Ould Mohamed Moussa et MM. Khattry Ould Hamed et Mohamed Ould Ebwah

 

« Incitation à la violence, utilisation des mosquées pour l’embrigadement de jeunes à des fins subversives et liens avec des milieux terroristes et extrémistes à l’étranger ; complot contre la sécurité intérieure et extérieure du pays ; complot contre l’ordre constitutionnel ; appartenance à des associations illégales »

 

Libérés, sans jugement, fin août 2003 : évacués de force de la prison, pour se voir imposer une liberté provisoire qu’ils n’ont pas sollicitée, eu lieu de quoi ils réclamaient un procès

Date

Victimes

Motifs officiels

Epilogue

Novembre 2003

Ancien Président Mohmed Khouna Ould Haïdala et son
directoire de campagne

 

« Instigation d’un coup d’Etat financé par la Libye ».

peine de privation des droits civils, civiques et
politiques, en plus de 5 ans de prison avec sursis.

Octobre 2004

Mohamed El Hacen Ould Dedew, Moctar Ould Mohamed Moussa et Mohamed Jemil Ould Mansour

Enquête sur une tentative de coup d’Etat[5]

Libérés, sans jugement, fin octobre 2004

Novembre 2004

Mohamed El Hacen Ould Dedew, Moctar Ould Mohamed Moussa et Mohamed Jemil Ould Mansour

« Complicité dans la fabrication et l’usage de faux sur des images[6] (photos de torture), de nature à créer des trouble à l’ordre public extérieur et intérieur du pays et à porter atteinte à une structure organisée …»

Libérés, sans jugement, en février 2005

Décembre 2004

Leaders politiques : MM. Ahmed Ould Daddah, Mohame Khouna Ould Haidalla et Cheikh Ould Horma

Accusés de « soutien aux putschistes » jugés à Ouad Naga

Acquittés

Avril-mai 2005

Plus de 50 personnes pour la plupart des réformistes, dont Mohamed El Hacen Ould Dedew et Moctar Ould Mohamed Moussa; Mohamed Jemil Ould Mansour avec d’autres sont recherchés

« Appartenance à une association non-autorisée, provocation de troubles et propagande néfaste dans les mosquées à des fins politiques, tendancielles et sectaires ; direction d’une association non-autorisée et actes de nature à exposer le pays à des représailles étrangères. » 

 

 

 

 

En cours….

 

Comme on le voit, pour persécuter ses adversaires, le Colonel Ould Taya puise dans un arsenal de chefs d’inculpation, « prêt-à-l’emploi » ; les plus courants demeurent « atteinte à la sûreté de l’Etat »,  « tentative de putsch », « actes dé dévastation », « espionnage et intelligence avec une puissance étrangère ».....

Le nouveau motif d’inquisition et, de loin, le moins vérifiable, fait son apparition depuis les attentats du 11 septembre 2001 : il s’agit de « la menace terroriste », dont chacun évaluera, aujourd’hui, l’extrême commodité.

Ces pratiques obéissent à un rituel immuable : les arrestations arbitraires se justifient par l’un ou l’autre de ces chefs d’accusation spectaculaires et doivent s’appuyer sur des montages d’une crédibilité généralement fragile :

- L’économiste Ch’bih Ould Cheikh Melainine a été condamné, en 2001, à 5 ans d’emprisonnement, sur la foi d’un flacon de gaz anti-agression, d’un téléphone portable et des « aveux » de deux « complices » qui se sont révélés plus tard, des indicateurs de police.

- Le candidat, ancien chef de l’Etat, Mohamed Khouna Ould Haïdalla, quant à lui, avait été interpellé la veille des élections présidentielles du 7 novembre 2003, sur la base d’une présomption de complot, brandie par le Directeur de campagne du concurrent en exercice, le Colonel Ould Taya; à 3 jours du scrutin, le très fameux et tout aussi curieux plan de déstabilisation GRAB 1 servit de déclencheur… Durant le procès, le ministère public agitera quelques pots de vernis et deux plaques d’immatriculation, comme éléments à charge d’une tentative de coup d’Etat militaire ! Les témoins, eux, s’éclipseront en pleine audience, refusant de corroborer la manœuvre. Sur la foi de telles « pièces à conviction », le candidat et ex-chef de l’Etat, Mohamed Haidalla fut interdit d’exercer la politique et ses principaux collaborateurs se retrouvèrent avec un casier judiciaire des plus conséquents.

- Quelques semaines après les arrestations de nombreux opposants, le 8 juin 2003 et durant 2 jours, le soulèvement d’une partie des troupes d’élite – le Bataillon Blindé - laisse le pays sans gouvernement.  Malgré l’emprisonnement de centaines de militaires et une purge tribale du Commandement, quelques insurgés, supposés au Burkina Faso, planifient un coup d’Etat, de l’intérieur même de la capitale. Ils seront capturés à Nouakchott et Rosso, entre septembre et octobre 2004 ; ils purgent une peine allant de la perpétuité à 10 ans de réclusion, dans des conditions de détention particulièrement inhumaines. Les autres « Cavaliers du Changement » entretiennent, toujours dans la clandestinité, le projet d’une alternance par les armes.

Toutefois, dans de nombreux autres cas, les griefs tournent tellement au ridicule que les autorités finissent, soit par abandonner les poursuites, soit par reconsidérer, à la baisse, les griefs initiaux.

Il importe également de souligner combien la personnalité même du chef de l’Etat, le Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, s’avère poreuse aux présomptions de complots, qu’elle tend d’ailleurs à faire entretenir, dans son entourage, par les prétoriens et les réseaux de police parallèles. Tous disposent, là, d’une priorité sur les fonds spéciaux et d’une prodigieuse capacité de cloisonnement du système, grâce à sa mise en péril permanente. De surcroît, Ould Taya est un personnage chargé de ressentiment et de frustrations, secret, peu charismatique, très introverti, de tempérament impérieux et rétif, jusqu’au paroxysme, à toute critique[7] ; son pouvoir souffre d’une crise de légitimité dont il n’a que partiellement conscience.  Ses éruptions de nervosité et de colère surgissent, parfois en plein Conseil des ministres, au gré de sa propre perception de ce handicap[8].

Prompt à l’excès, il souffre d’une intime incapacité à la maîtrise de soi, comme en témoigne le lot terrifiant  des exactions, que la chaîne de commandement ramène à lui : arrestations arbitraires, crimes racistes, essai d’épuration ethnique, règlements de comptes tribaux et régionaux, sans oublier les traitements inhumains dont sont victimes, après les tentatives de putsch de 2003 et 2004, les dizaines de prisonniers civils et militaires.

II.2 Le conflit avec les réformistes musulmans ou l’impossible accouchement 

 

Le 25 avril 2005, au moment d’entamer une vaste campagne d’interpellations dans les rangs du courant réformiste musulman, la police mauritanienne annonce l’emprisonnement, une dizaine de jours plus tôt, de « 7 djihadistes »  locaux, membres d’un groupe composé de 20 personnes qui devaient, selon elle, « commettre des actes de violence », après avoir suivi une formation adéquate, auprès des « camps d’entraînement »[9] des salafistes algériens.

Les communiqués suivants précisent que des « aveux spontanés » ont permis le « démantèlement de la structure, la neutralisation de ses principaux chefs et la découverte d’un vaste réseau de financement lié à Al Qaida ». Du jour au lendemain, plus de 50 personnalités religieuses, politiques et syndicales se retrouvent aux mains de la police politique ; certaines sont libérées puis, de nouveau, re-incarcérées. D’autres échappent aux recherches et continuent, depuis leur clandestinité intérieure, à affronter, sur les télévisions satellitaires arabes, l’offensive du pouvoir.

Le motif impressionnant de « démantèlement d’une organisation terroriste » est, de nouveau, invoqué, tout comme il l’avait déjà été en 1994.

En agissant ainsi, le pouvoir espère intimider l’opinion, nationale et internationale, par le caractère spectaculaire de l’accusation. Compte tenu de l’appartenance potentielle de l’accusé au camp du Mal, le Monde est appelé, dès qu’il s’agit de la Mauritanie, à fermer les yeux sur les arrestations arbitraires, le mauvais traitement des prisonniers.

Or, aussi spectaculaire soit-il, un tel motif ne saurait être pris au pied de la lettre. Et, comme pour compenser un déficit de vraisemblance, les autorités font prononcer l’accusation par un mystérieux « responsable de l’éthique à la police nationale ».

L’examen du tableau plus haut démontre que les enjeux de politique intérieure[10] occupent le centre du contentieux, en dépit des efforts du pouvoir afin d’y substituer la question périphérique, voire exogène, du terrorisme. L’historique des faits montre les avancées, hésitations et trêves dans cette guerre du soupçon, à laquelle le réel n’accorde, jusqu’à présent, aucune attestation solide.

Déjà, en 1994, les mêmes affirmations sont retenues contre des étudiants, enseignants et imams, dont certains, sous la torture, avaient été contraints d’avouer et de demander rémission, sur les ondes de la radiotélévision d’Etat. Ils seront, par la suite, libérés, sans inculpation.

A partir du mois de mai 2003, la chasse à ce courant d’opinion s’exacerbe[11] mais ne parvient jamais devant les tribunaux, alors même que la police et les juges – dont nul n’ignore le degré de sujétion à l’Exécutif – se montrent, de plus en plus précis, dans l’énoncé de griefs judiciaires, à gravité croissante.

Comme le prouve la classification susmentionnée, la récurrence des mêmes suspicions obéit, de la part des autorités, au besoin - constant et sans cesse déçu – de prendre leurs adversaires, en flagrant délit de violence ; néanmoins, chaque essai dans ce sens se solde, faute de preuves minimales, par l’abandon des poursuites. Il est probable que l’épisode en cours, autant que les précédents, n’atteigne pas le stade du procès public.

A  la date du 31 mai 2005, les chefs d’accusation retiennent, à l’encontre de 8 personnes, l’« appartenance à une association non-autorisée, provocation de troubles et propagande néfaste dans les mosquées à des fins politiques, tendancielles et sectaires » ; 22 autres, dont les principaux leaders du courant réformiste musulman, doivent répondre de « direction d’une association non-autorisée et actes de nature à exposer le pays à des représailles étrangères » ; déjà, par cette formule assez inédite dans le jargon local des délits politiques, l’on sent la proximité du drame de Lemgheity (cf. infra, III).

A ce stade et jusqu’aujourd’hui encore, aucune preuve matérielle n’est produite, ni au sujet de « aveux spontanés » ni en appui à la découverte du fameux plan de financement. Ces omissions ont de quoi étonner, si l’on se souvient combien les Services Spéciaux de Mauritanie peuvent être loquaces quand il s’agit d’exposer, sur la place publique, les éléments à charge contre des putschistes potentiels, des contestataires civils, à fortiori de « dangereux islamistes », dont certains se seraient, d’ailleurs, dénoncés, par repentir…

Comme en témoigne les alertes de nombreuses organisations de défense des droits de l’Homme, ce genre d’accusation  s’inscrit davantage dans le cadre des règlements de compte politiques, par quoi le régime mauritanien impute le pire, à ses opposants les plus déterminés.

AMNESTY (juin 2005)

« Il semble que ces arrestations fassent partie d’une campagne officieuse de menaces et d’actes d’intimidation menée contre les personnalités religieuses et les membres de partis d’opposition en Mauritanie. Une telle vague d’interpellations avait eu lieu en 2003 : plusieurs hommes nommés ci-dessus avaient été maintenus en détention au secret pendant des semaines et inculpés de “ complot contre le régime constitutionnel et incitation à l’atteinte à l’ordre public intérieur et extérieur de l’État ”. Ils avaient été libérés sans être passés en jugement. »

  « Cheikh Mohamed EL Hacen Ould Dedew et El Moctar Ould Mohamed Moussa sont d’anciens prisonniers d’opinion. Ils ont été appréhendés à deux reprises en 2004. Au mois d’octobre, les deux hommes ont été détenus au secret pendant six jours, à Nouakchott, avant d’être libérés sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux. Ils ont à nouveau été arrêtés en novembre puis maintenus au secret pendant quatorze jours dans un lieu inconnu, avant d’être inculpés de « connivence dans la fabrication et la falsification de documents de nature à provoquer des troubles à l’ordre et à porter préjudice à la sécurité intérieure et extérieure », et d’être libérés sans avoir été jugés. »

L’OMCT (juin 2005)

« L’OMCT exprime sa plus vive préoccupation quant aux conditions de l’arrestation de ces personnes. En outre, du fait de l’absence d’informations concernant les conditions de leur détention, l’OMCT craint particulièrement que des actes de torture ne soient perpétrés à leur encontre. D’autre part, l’OMCT craint que des aveux montés de toutes pièces, en vue d’une exploitation télévisée, ne viennent servir de “preuves” à un prétendu “complot terroriste”, que les autorités mauritaniennes s’obstinent à vouloir provoquer ou créer. »

SOS Esclaves et AMDH

Le 2 juin 2005, dans une publication commune, SOS Esclaves et L’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme, deux ONG mauritaniennes récemment reconnues, notent, sans ambiguïté : « De notre point de vue et jusqu’à preuve du contraire, l’actuelle campagne d’arrestations et d’intimidations, menée contre la mouvance islamiste réformiste, ne repose sur aucun fondement crédible et relève, manifestement, d’une tentative d’instrumentaliser, auprès de certains alliés occidentaux, la peur légitime de l’extrémisme religieux et de ses prolongements par la terreur armée. Un tel acharnement, constaté sans répit depuis l’année 2003, pourrait constituer, de la part des Services de Sécurité mauritaniens, une provocation consciente et préméditée, pour que les victimes cèdent au désespoir et commettent, enfin, les crimes dont l’accusation infondée les accable aujourd’hui.»

Un feuilleton qui en dit long sur le désespoir de l’accusation

Le 16 juin 2005, alors que l’enquête aboutissait à une impasse, la police politique extrait, de leurs cellules à la prison centrale, deux prisonniers, MM. Mohamed Mahfoud Ould Idoumou et Mohamed Sidiya Ould Ejdoud, les soumet à de redoutables contraintes physiques et finit par leur soutirer des aveux mettant en cause les leaders réformistes détenus.

Le 21 juin, le scandale éclate au grand jour. Les avocats des deux prisonniers torturés exposent, lors d’une conférence de presse, les dessous, le déroulement, les termes et les protagonistes de la manœuvre ; ils dénoncent les abus et démontrent en quoi les poursuites sont dépourvues de réel objet [12].

Ces révélations suscitèrent l’indignation du procureur de la République de Nouakchott ; sans toutefois contester la réalité de la manœuvre ni celle de la torture, il exige, des avocats, le respect strict du «secret de l’instruction»[13].

Mais la série, comme tout produit du genre, se poursuit. La fuite en avant semble irréversible, puisque le Ministre mauritanien de l’Intérieur, monte au créneau, le  24 juin 2005, pour porter de nouvelles accusations[14] dont la teneur, surchargée d’alarmes, étonnera les esprits les moins impressionnables: il incrimine le courant des Réformistes Musulmans de liens avec le GSPC et présente des « preuves »  étayant le constat de la menace "terroriste" que ce courant pèserait sur le pays. Il développe le rôle des  principaux prévenus dans la direction d’une prétendue « Jama’a mauritanienne pour la Prédication et le combat » et dévoile ses plans d’assassinats de diplomates occidentaux et de deux personnalités de l’opposition, Ahmed Ould Daddah et Mohamed Khouna Ould Haïdallah, ancien Chef de l’Etat, que les accusés avaient pourtant soutenu, lors de l’élection présidentielle du 7 novembre 2003…

Le montage s’enfonce encore plus profond dans les abysses de l’invraisemblance, lorsque le Ministre sollicite la confirmation, de son propos, par les fameux éléments matériels : il ne produit, rien de plus, que des manuels de subversion et de manufacture d’explosifs, disponibles sur Internet.

Un journaliste du Calame fustige l’opération en des termes crus  « Comme preuves "accablantes" contre ce groupe, le ministre a présenté une pile de documents (rédigés en anglais) relatifs à la fabrication des explosifs, l'exercice des arts martiaux et, enfin, un document contenant les photos et fonctions d'un certain nombre de personnalités nationales de tous bords politiques. Ces documents seront commentés longuement à la télévision par le directeur régional de la sûreté à Nouakchott. Ni l'un, ni l'autre n'ont convaincu… Collecter des informations disponibles sur le Net et les relier, voilà qui ne prouve absolument rien. Je me suis amusé à demander au moteur de recherche (…) Google, des informations sur la "fabrication d'explosifs", il m'a fourni 12 800 fenêtres… »[15].

Dans une déclaration rendue publique au cours d’une conférence de presse tenue le 27 juin 2005, les avocats de la défense dénoncent les accusations du Ministre de l'Intérieur, qui, selon eux, a « fait fi de l'indépendance de la justice, du secret de l'instruction et de l'obligation de réserve en se livrant à un véritable réquisitoire contre les détenus et en citant nommément quatre d'entre eux ».  Ils dénoncent également l’intervention télévisée du Directeur Régional de la Sûreté de Nouakchott et ironisent sur ces « sorties musclées » dont la conséquence « est le changement de nature et de la portée des faits reprochés à nos clients. Ainsi, de "diriger une association non autorisée et commettre des actes susceptibles d'exposer la Mauritanie à des représailles", les autorités sont passées aux accusations "d'assassinat, empoisonnement collectif, terreur généralisée dans tout le pays!" »[16].

Outre la presse et les avocats, le montage a, également, soulevé un  tollé chez les opposants, qui sont unanimes à réprouver une telle densité d’amalgames malveillants.

Une passe d’armes, édifiante à cet égard, a eu lieu, au Parlement, entre le Ministre de l’Intérieur et les quelques députés de l’opposition, dont MM. Messoud Ould Boulkheir (APP), Moustapha Ould Bedreddine (UFP), Mohamed Mahmoud Ould Lemmatt (RFD) et M. Diawara Gagny (indépendant) ; ce dernier lança au ministre : «ce sont  l’extrémisme du pouvoir et sa dérive autoritaire qui, littéralement, terrorisent la population », et le député d’ajouter « le Cheikh Dedew est le symbole de la modération ; il est victime d’une dictature obsédée par la violation des libertés … Le terrorisme c’est bien ce que pratique le Pouvoir à l’encontre des citoyens ; le jugement rendu en France dans le procès de l’officier Ely Ould Dah est un témoignage des plus éloquents sur la brutalité de ce régime et son extrémisme»[17]. Le Ministre de l’Intérieur, lâchant sa colère, a alors menacé l’élu, en des termes à peine voilés : « celui qui tient de tels propos ne mérite pas d’accéder au parlement »[18].

II.3      Pourquoi les réformistes musulmans, maintenant ?

Les manipulations régulières de scrutins en Mauritanie ont faussé la sincérité du processus électoral et réduit l’opposition légale à l’impuissance. Une autre forme d’opposition en émergera.

En effet, devant les détournements des deniers publics et la mauvaise gestion qui ont fait échouer nombre de projets à financement multilatéral et entraîné les faillites des entreprises publiques et leur privatisation par le népotisme le plus outrancier, le courant des réformistes musulmans – lequel existe dans le pays depuis les années 70 – gagne, vite, du terrain ; il appelle à la sacralisation du bien collectif, conformément aux enseignements du Coran et de la Sunna.

Les espoirs suscités par la politique de lutte contre la pauvreté s’étant donc évanouis dans les ententes tribales, les réformistes musulmans invitent les mauritaniens à la solidarité, selon les enseignements originels de l’Islam, seule religion dans le pays.

Dans un contexte où l’Etat s’atomise entre les intérêts des clans, et les monopoles se concentrent, jour après jour, entre les mains de l’entourage présidentiel, l’accumulation ostentatoire des richesses de provenance douteuse, draine, vers cette nouvelle forme de refus, des populations éprouvées par des conditions de vie en deçà du supportable et dont la confiance électorale s’était éteinte au fil des fraudes.

En outre, les prêcheurs affiliés au courant réformiste contestent la hiérarchie sociale établie et les religieux inféodés au régime, lesquels forment un véritable « clergé d’Etat », selon l’expression de l’International Crisis Group (ICG), dans son Rapport[19]. Ils oeuvrent, en particulier, pour réformer le maraboutisme traditionnel et l’émanciper de ses corollaires  de soumission et de fatalisme coutumiers.

De fait, le pouvoir y voit une entrave à sa politique religieuse qui vise à contrôler l’espace religieux en exploitant justement les ressorts du maraboutisme traditionnel ainsi que certains dignitaires de confréries qu’il associe sur un mode clientéliste.

 

Plus globalement, si l’on emprunte l’expression de l’essayiste mauritanien M. Yaacoub Ould Daddah[20], les idées égalitaires que ce courant véhicule, son « exigence de justice et de solidarité, et la contestation de situations établies de sujétion», constituent, pour le régime en place, « une menace aussi précise qu’immédiate ».

L’autre forme d’opposition, née du blocage du processus des scrutins, est plus radicale et prône la méthode des coups de force, chemin qui porta, au sommet  de l’Etat, le Colonel Ould Taya: les Cavaliers du Changement, après des débuts avortés en 2003 et 2004, menacent, toujours, à défaut de biais plus pacifiques, d’ouvrir, par les moyens de la guerre, la voie de l’alternance vers la démocratie et la coexistence égalitaire des ethnies.

De son côté, le régime de Ould Taya, usé par 20 ans d’exercice solitaire d’une autorité sans partage et un bilan assez médiocre, semble se persuader que la seule issue viable, pour lui et les siens, réside dans la stigmatisation et le discrédit de ses adversaires politiques, meilleur gage de durée ; il les traite en ennemis ; ainsi, il s’assure des semaines, des mois de répit, face à une hostilité exponentielle, où croissent le désir de revanche et la tentation du recours aux armes.

Après l’essoufflement du péril « judéo-nègre »[21] des années 1989-1991, la lutte contre le terrorisme international lui donne l’occasion de parfaire sa stratégie de gain de temps immédiat ; de ce point de vue, l’attaque de la caserne de Lemgheity arrive par une étrange coïncidence, alors que les partenaires occidentaux commençaient à émettre de sérieuses réserves sur la réalité de la menace Jihadiste en Mauritanie (voir supra, II 2).

S’agissant du courant des « réformistes musulmans », il importe de souligner que l’ensemble de l’opposition et des défenseurs des droits de l’homme sont unanimes à reconnaître son caractère non-violent et sa tolérance.

Selon les termes de l’ICG, cette famille de pensée « reflète une tendance lourde de la société », se défend de tout extrémisme religieux, rejette la violence et se définit « centriste ». Dans son enquête, l’ICG souligne qu’en dépit de leur percée, « aucun acte de violence ni même aucun lien avéré avec des groupes violents n'a pu être attribué aux islamistes mauritaniens. Cela, en dépit des efforts répétés du pouvoir d'attribuer aux islamistes des connexions imaginaires ou des actes de personnes isolées. »[22]

A l’occasion de nombreuses publications ou prises de position de ses dirigeants, elle se définit comme un mouvement de « réformisme musulman », différent, dans son essence, des groupuscules violents et illuminés du GSPC ou d’Al Qaida. Elle dit militer pour des réformes profondes (politiques, économiques, sociales et éducatives), loin des slogans à l’emporte-pièce mais par un véritable projet de société pluraliste qui privilégie la concertation républicaine et la réconciliation des mauritaniens, sans tabous ni censure. Elle assume, aussi, les positions suivantes:

·                     - L’attachement aux valeurs islamiques et le souhait de puiser dans leurs ressources profondes, à même de favoriser une véritable renaissance du peuple mauritanien ;

·                     - La conscience de la modernité, de l’ouverture au dialogue, en particulier avec l’Occident[23], perçu, ici, non comme un ennemi ni même comme un bailleur de fonds ou un producteur de biens à consommer mais, davantage, en exemple de créativité et de progrès humain, malgré toutes les différences culturelles ou idéologiques ;

·                     - Le rejet de l’Etat théocratique, au profit d’un modèle de cité, que régissent les principes de l’Etat de droit et les mécanismes de l’alternance pacifique au pouvoir, par exemple, à l’instar de celle de la Turquie ; l’analogie avec certains partis de la « démocratie chrétienne » d’Europe mérite attention.

 

Dans une Interview au Calame, M. Bâ Boubacar Moussa, vice président de L’UFP (parti de gauche dont l’ancêtre, le mouvement national démocratique, MND, était d’inspiration marxiste), déplore l’amalgame entre un courant islamique démocratique et les groupuscules extrémistes en ces termes : « Cheikh Deddew, Jemil Mansour, Mokhtar Mohamed Moussa, en nous fondant sur la connaissance que nous avons de leurs personnes, sont partisans d’un système démocratique et pluraliste, à partir de convictions islamiques, à la manière de Rachid Gannouchi. Tenter de les assimiler aux salafistes partisans du recours à la violence pour surmonter les contradictions dans notre pays, procède de l’amalgame…»[24].

Les animateurs du courant réformiste, sont donc légalistes et point anti-occidentaux, comme en témoigne d’ailleurs l’International Cris Group, dans son rapport. Marianne Marty décrit leurs référents en ces termes : « Le discours islamiste mauritanien dénonce l'injustice sociale et la corruption des élites... Cependant, il rejette la violence, source de désordre social. De plus, très influencé par le Tunisien Rachid Ghannouchi, le mouvement prône le légalisme. Le régime constitutionnel pluraliste et démocratique est, d'après leurs déclarations, le meilleur mode de gestion politique »[25].

M. Bâ Boubacar Moussa s’étonne du refus des autorités de légaliser un parti démocrate islamique, alors que « dans les pays occidentaux ayant un système démocratique plus ancien et mieux enraciné, il existe des courants chrétiens-démocrates, pourquoi s'opposer à l'existence de courants "musulmans-démocrates" dans les pays musulmans ? … ».[26]

 

De fait, le régime mauritanien, selon M. Mokhtar Ould Mohamed Moussa, s’emploie à « agiter un épouvantail, pour se racheter une innocence auprès des occidentaux »[27] ; ce faisant, il jette le discrédit sur la légitimité même de l'État, qui voit son assise politique interne se rétrécir, générant ainsi sa propre déstabilisation, comme avait alerté l’ICG.

 


 

III Drame de Lemgheity ou l’opportunité du terrorisme comme échappatoire

 

Le 3 juin 2005, une unité militaire subissait,à Lemgheity, sur la frontière avec l’Algérie et le Mali, une attaque sanglante[28], que les autorités de Nouakchott attribueront aussitôt au GSPC Algérien (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat). Ce dernier leur marque le pas et revendiquera, à deux reprises, cette opération, sur le site Internet qui lui est attribué. Il y proclame agir en représailles à l’incarcération de 7 jeunes «jihadistes» que le régime de Nouakchott l’accuse d’avoir formés.

Toutefois la première revendication du GSPC, soulève des doutes, par son caractère approximatif : «Les vaillants combattants du GSPC ont mené cette opération vendredi contre les forces de l’ennemi mécréant, faisant plusieurs morts et blessés et mettant plusieurs véhicules hors d’état de nuire», indique le texte, sans préciser le nombre de victimes, ni de véhicules détruits. » [29]

Dans la deuxième, quelques jours après, il revoit sa copie pour, notamment, corriger la date de l’événement, samedi au lieu du vendredi[30].

La police politique s’empresse d’arrêter deux ressortissants algériens - Ismaël Issa et Abdel Majid Moussa ; elle les soumet à des sévices si manifestes que l’AMDH et SOS Esclaves soulèvent le cas, en plein atelier du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)[31], consacré aux « droits de l’Homme ». Il est à rappeler qu’Ismaël Issa vivait, depuis plus de 10 ans, en Mauritanie, la nationalité de son épouse.

Face à cet acte de guerre très conventionnel, les Services de sécurité mauritaniens, suivis par les média officiels et la diplomatie, s’empressent de dénoncer une agression « terroriste », dont, naturellement, ils imputent une part de responsabilité, aux « ennemis » intérieurs.

La tentative des autorités de Nouakchott d’exploiter cette attaque pour justifier sa répression à l’encontre du courant réformiste musulman, se heurte toutefois à la réalité objective : rien ne lie ce courant au GSPC Algérien. Entre les deux, il n’existe aucune convergence, même minimale, d’idées, de méthodes ou de projet. 

Par ailleurs, toute l’opposition, à commencer par le courant des réformistes musulmans, manifeste, y compris dans la rue, son rejet de « l’agression ». Le Parti de la Convergence Démocratique[32], lui aussi illégal, se joint au mouvement. Son président prononce ce jour-là un discours unitaire au nom de toute l’opposition.

Ainsi, les alarmes passées, les campagnes d’arrestation sans suite, les procès dépourvus de preuves et la très commode désignation d’un extrémisme de théorie, trouvent, enfin, un début de matérialité et une confirmation rétrospective. Le régime, très contesté et en proie à de récurrentes tentatives de putsch, peut, enfin se tourner vers l’Occident démocratique, singulièrement les Etats-Unis, afin de solliciter secours et appui, devant l’imminence de la menace commune. Et, comme pour renforcer la réalité du péril, un communiqué attribué au Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, approuve, le 15 juin 2005, l’attaque de Lemgheity.

Toutefois, dans ces évènements, leur succession et antériorité, les observateurs avertis décèlent de quoi nourrir le scepticisme le mieux trempé.

III.1 Une évolution prévisible

Afin de comprendre la montée de la tension jusqu’au drame de Lemgheity, il serait judicieux de ne pas écarter la succession préalable de déconvenues diplomatiques, pour le Chef de l’Etat, dont le régime s’est forgé une singularité régionale : les changements opportunistes d’alliances et la quête de concours financiers façonnent sa diplomatie du court terme. Le quotidien Israélien HAARETZ résume ainsi le cas : « le régime affaibli de Ould Taya recherche désespérément des alliés en occident après avoir soutenu le dictateur Saddam Hussein lors de la première guerre du golfe »[33]

Malgré les promesses américaines de choisir la Mauritanie, l’OTAN finira, suite à l’opposition de la France, par décider, début avril, la tenue, au Cap Vert, de ses manœuvres[34] de juin 2006. Justement, c’est le 18, de ce mois, que débutent les premières rafles de la police, dans les mosquées de Nouakchott, dont quelques unes sont profanées, à la recherche- infructueuse- de caches d’armes et de plans de déstabilisation militaire.

Lors d’un séjour privé en France, initialement prévu pour 72 heures, le Colonel Ould Tayas’attarde, à Paris, dans l’attente, vaine, d’une réception par le Président Chirac. Au moment de son retour à Nouakchott, ses Services Spéciaux le persuadent de l’imminence d’un attentat contre sa personne ; la sécurité militaire quadrille la ville, installe des batteries anti-aériennes aux abords de l’aéroport et des tireurs d’élite prennent position sur les toits alentours ; il ne se produira rien…

Sitôt revenu et alors que rien ne commandait un tel geste, il  invite, à Nouakchott,  Sylvain Shalom, le Ministre Israélien des Affaires Etrangères, provoquant alors une nouvelle épreuve de force avec des  fractions majoritaires dans l’opinion locale.

Le 25 avril, commence la nouvelle traque du courant des réformistes musulmans. La préparation de cette visite et la détermination du pouvoir à étouffer toute opposition ou critique vis-à-vis de ses liens largement contestés avec le gouvernement de Sharon, plonge le pays dans la frayeur sécuritaire : se multiplient les perquisitions dans les mosquées, les domiciles privés, tandis que la police, sans mandat, opère de nombreux enlèvements de religieux, étudiants et de leurs parents.

Depuis cette date, de nouvelles atteintes aux libertés religieuses se multiplient et empruntent des biais inédits, comme l’interruption de prônes oratoires dans les mosquées, l’enlèvement d’imams en sortie de la salle de prière, les jets de grenades lacrymogènes, sur les fidèles  dans l’enceinte même des mosquées.

Le 2 mai, Monsieur Shalom arrive dans la capitale; la visite soulève l’indignation populaire dans plusieurs villes.

La police sévit, encore, contre les centaines de manifestants. Le regain de mécontentement est immédiat et l’hôte doit écourter son séjour, pour éviter de passer la nuit à Nouakchott, ville en état de siège.

La succession opportune des évènements suit une cohérence, de cause à effet, où l’observation critique a tôt fait rétrécir la part de coïncidence. Comme en d’autres occasions, dès lors qu’une ouverture envers l’opposition se dessine ou un revers international se profile, des segments du régime, créent et entretiennent la phobie du complot. Ainsi, depuis 1984, date de l’arrivée au Pouvoir du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, pas une année ne passe sans que la Mauritanie ne vive une « tentative de déstabilisation » ; les seules avérées ont eu lieu en 1987, 2003 et 2004, avec un début d’exécution, seulement pour la deuxième. Dans les deux premiers cas, leur éventuel prolongement  extérieur ne fut invoqué, alors.

Notons, que le 15 juillet 2004, le Chef de l’Etat, pendant une visite dans la ville de Kiffa, déclarait, suscitant le trouble dans son camp : « Mes instructions n’ont pas été appliquées » ; par une reprise partielle des constats de ses détracteurs en matière de gestion, il rejetait, ainsi, sur son propre système de gouvernement, la responsabilité de la corruption, du népotisme et des inégalités. D’aucuns, alors, y perçurent l’annonce de réformes profondes ; en lieu et place, les opérations de police politique se multiplient, depuis.

III.2 Les faiblesses de la démonstration

Après l’agression du cantonnement et la revendication, à deux reprises, sur le site électronique du GSPC, le pays entier vibre d’une authentique réprobation de l’événement ; la ferveur patriotique s’étend, du Pouvoir à l’Opposition. Aucune organisation mauritanienne ne justifie l’action meurtrière. Les mosquées ne bruissent que de prières, à la mémoire des soldats et d’incitation au compromis national.

Puis, passée la mobilisation, vient le souci de comprendre ; les failles apparaissent, vite, dans l’attitude du gouvernement ; elles stimulent, notamment dans la presse, un doute, tôt exprimé, sur les circonstances du drame et ses motivations secrètes. La plupart s’interrogent sur la capacité du GSPC à opérer ainsi, au moment où des satellites de télécommunication surveillent la zone, laquelle accueillait les patrouilles de plusieurs pays limitrophes, sous supervision des Etats-Unis d’Amérique. Ces derniers enverront, sur place, une équipe d’investigation, encore muette.

L’on se demande pourquoi la branche du GSPC, sous les ordres de Mokhtar Belmokhtar dit Belaouar, s’en prendrait gratuitement à la Mauritanie, le seul territoire qui lui servait, encore, de base de ravitaillement et de repli. L’étonnement se renforce au rappel du fameux  contrat de coopération, intervenu, à la fin de l’été 2003, entre Belaouar  et les Services Spéciaux de Nouakchott, alors lancés sur les traces des putschistes du 8 juin. L’intermédiaire mauritanien serait le Général Moulaye Ould Boukhreiss, ancien Chef d’Etat Major de l’Armée et membre du sérail du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya. 

N’était ces antécédents hautement graves, comment expliquer, sinon, le silence de Nouakchott, durant 48 heures, alors que le Chef de l’Etat, était, tôt, informé des combats ?

Pourquoi l’opération intervient-elle, aux moment et lieu où se préparent les manœuvres conjointes[35], entre les Etats-Unis d’Amérique, le Mali, l’Algérie, la Mauritanie, le Tchad, le Niger, avec une participation du Maroc, de la Tunisie, du Nigeria et du Sénégal ?

Richard Laberivière, spécialiste de la question, assène, haut et fort, son doute[36] : « Plus précisément et selon des témoignages locaux, les 150 assaillants parlait l’assaniya, l’un des dialectes du nord-est de la Mauritanie et disposaient visiblement de complicités - peut-être familiales - à l’intérieur même de la base militaire dont le pc-radio a été immédiatement détruit. Ces assaillants ont fait main basse sur un important dépôt d’armes et aurait voulu, surtout neutraliser un check-point militaire réputé pour pratiquer le racket sur l’ensemble des activités de la région (…)Par conséquent, banditisme, vendettas et règlement de compte mafieux semble mieux caractériser ce dernier coup de main mauritanien qu’une improbable succursale sahélienne d’Al-Qaïda... »

Le quotidien français l’Humanité[37]  va au-delà des affrontements et sollicite leurs conséquences : « Le Sahel est le nouvel Afghanistan qu’al Qaeda recherche comme havre de paix », affirmait récemment à Alger le général américain Charles Wald, adjoint au commandant des forces américaines en Europe (EUCOM). L’attaque lancée par le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) contre un poste militaire mauritanien à proximité des frontières algérienne et malienne, qui s’était traduit dimanche passé par la mort de quinze soldats mauritaniens, est tombée à point nommé pour justifier la thèse américaine d’une menace terroriste islamiste dans cette région riche en ressources énergétiques et minérales. »

Le quotidien français Libération[38] exprime un scepticisme moins contourné : «Le président Ould Taya, qui a reconnu Israël et courtise Washington, est très contesté dans son pays, qu’il dirige d’une main de fer. L’attaque lui permet aussi de réclamer à l’Occident plus de moyens dans la «lutte antiterroriste». Par une coïncidence bienvenue, des manoeuvres militaires organisées par les Etats-Unis pour lutter contre le banditisme transfrontalier et le terrorisme ont débuté lundi dans huit pays sahélo-sahariens et doivent durer jusqu’au 26 juin. ».

De surcroît, le journal s’interroge sur le rapport de l’attaque de Lemgheity, avec la tension soudaine autour du contentieux sahraoui : « Quoi qu’il en soit, l’attaque, puis sa revendication par un GSPC devenu très avide de communiquer, est une bonne affaire pour Alger. En menaçant «d’étendre ses opérations à l’étranger», le GSPC fait figure d’épouvantail permettant à l’Algérie de se poser comme leader régional, seul à même de combattre le terrorisme islamiste. Alger peut en outre instrumentaliser cette affaire pour tenter de faire basculer dans son camp une Mauritanie très proche de Rabat sur le Sahara occidental. Un interminable conflit qui oppose le Maroc et le Front Polisario, soutenu par Alger. »

Le Quotidien d’Oran[39] ironise et constate : «  Un numéro de carte grise et un camion. Les preuves contre le GSPC, notamment l’émir Mokhtar Belmokhtar, brandies par l’armée mauritanienne pour expliquer l’attaque de la caserne de Lemghity semblent bien minces. Nouakchott qui accuse le mouvement salafiste algérien, a choisi une stratégie à hauts risques pour occulter ses problèmes politiques internes… Sur ce plan, les affirmations mauritaniennes sont assez vagues. Accréditant la thèse du GSPC, Nouakchott veut faire prévaloir la déstabilisation dont elle fait l’objet. Si les Mauritaniens ont accusé les Libyens d’avoir financé le coup d’Etat avorté contre le président Ould Taya, ils pointent du doigt le GSPC algérien comme principale source de tension. En annonçant également un nombre d’assaillants de «150 éléments», l’armée mauritanienne accrédite la présence d’un foyer salafiste dans le nord-est dont elle était au courant depuis des mois. Or, selon d’anciens membres des phalanges de Belmokhtar, repentis, «Belmokhtar n’a aucun intérêt à attaquer les Mauritaniens d’autant plus que c’est la seule zone où les salafistes peuvent encore circuler à pied »…»

Dans un numéro antérieur[40], le Quotidien d’Oran insiste : « La Mauritanie, en état d’alerte, a immédiatement accusé le GSPC. Ce qui laisse sceptiques des experts algériens de sécurité qui précisent que le seul émir capable d’organiser une attaque de cette envergure demeure Mokhtar Belmokhtar, alias Belaouer. Or, depuis qu’il a été chassé du Mali suite à un accord secret entre Bamako et des chefs de tribus maliens du Nord pour que ces derniers cessent de lui accorder une «protection territoriale», achetée par l’émir de la zone 6 du GSPC, Belmokhtar a été signalé dans le Sud-Est algérien, depuis l’attaque d’un convoi militaire à Biskra (… ) Même s’il possède l’expérience et les moyens de prendre d’assaut n’importe quelle unité militaire mauritanienne ou malienne, avec des véhicules 4x4 sur lesquels sont montées des mitrailleuses lourdes de 12,7 et 14,5 et des RPG 7, l’émir Belmokhtar pense, selon les spécialistes, à «davantage colmater les brèches au sein d’un GSPC en proie aux dissensions, sur la zone est, suite aux appels de Hassan Hattab pour faire intégrer les salafistes dans l’amnistie générale que d’aller attaquer les Mauritaniens aussi loin».

Aujourd’hui Le Maroc[41] ne s’embarrasse pas de circonvolutions : « L’attaque de la base mauritanienne de Lemgheity a été attribuée au groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Une thèse qui ne convainc pas les services de rensei