
En Mauritanie, l’esclavage est un fait toléré mais son évocation en public constitue un motif sérieux de persécution. C’est sans doute le seul Etat au monde où persiste un tel paradoxe.
La découverte d’une nouvelle affaire de servitude de caste dans la région du Trarza et la crainte de la voir s’ébruiter hors du pays, provoquent une chaîne de réactions, totalement imprévues, de la part du Pouvoir en place.
Le cas, découvert par l’association interdite SOS Esclaves, semble avoir pris de court, les autorités administratives, notamment la préfecture de Mederdra, village où s’est réfugiée la victime fugitive, son époux et leurs deux enfants.
Le lieu est le fief du Ministre de la Défense, Monsieur Baba Ould Sidi ; l’on imagine, donc, avec quelle panique ce dernier se retrouve discrédité par un incident aussi fâcheux, au moment où le Chef de l’Etat, le Colonel Ould Sid’Ahmed Taya tente de se faire recevoir, à la Maison Blanche. Autant dire qu’une telle publicité s’avère vraiment malvenue, en pareil contexte.
Dès lors et constatant que les dégâts sont acquis, cet important membre du Gouvernement mobilise ses soutiens dans l’appareil sécuritaire, afin d’étouffer, sinon de brouiller cette affaire et la rendre inexploitable auprès de l’opinion internationale. Plus directement, il s’agit pour le Ministre de la Défense de sauver son maroquin.
Aussi, décision est-elle prise, de pousser l’esclave victime à se rétracter et même déposer plainte, contre tous les témoins, pour lui avoir soutiré de fausses informations « sous influence ou contrainte ». Or, au moment où cette procédure a été enclenchée dans l’affolement général des services de la police judiciaire, aucun article, ni aucun communiqué n’avait encore été publié à ce sujet. La situation est inédite, en droit : la présomption de culpabilité, puis l’interpellation, précèdent la commission du prétendu délit !!!!
A ce titre, seront arrêtées, le 13 mars à Mederdra, deux femmes ayant assisté la victime et un journaliste, Monsieur Mohamed Lemine Ould Mahmoudi, lequel enquêtait sur l’affaire. Rappelons que tous se connaissent, car natifs ou résidents du lieu-dit.
Depuis hier, la gendarmerie, avec le concours des sections locales du PRDS - parti au pouvoir – et des notables de Mederdra, tente de convaincre les deux détenues et le journaliste, de se dénoncer mutuellement, en contrepartie de promesses d’argent et de promotions pour leurs proches respectifs. Le procédé est classique : l’environnement familial du prisonnier se mobilise, par une chaîne infinie de liens segmentaires, afin de le faire plier, au nom des « intérêts de la tribu ». L’essentiel de la violence morale lui vient de son propre entourage.
C’est ainsi qu’en 2002, après qu’il a subi les sévices de la police politique, le militant de l’opposition, Ould Ehlou Ould Sidi Yaraf, se rétracte, dénonce SOS Esclaves qui avait recueilli sa confession devant témoins et dépose plainte contre l’association, pour « faux témoignage ». Or, comme dans le cas présent, ses propos avaient déjà été enregistrés, ce qui empêcha l’inculpation du Président de SOS Esclaves, Boubacar Messaoud. A l’époque, l’actuel Ministre de la Défense fut l’artisan principal de cette manœuvre, au titre de ses liens de parenté avec la victime.
Cependant, les autorités mauritaniennes inaugurent, ici, une nouvelle forme de surenchère ; une équipe de l’unique chaîne télévision ( d’Etat ) se trouve à Mederdra, depuis la matinée du 14 mars, afin de filmer les regrets et aveux des protagonistes et prouver, alors, que des forces malsaines tentent de salir l’image du pays, en incitant de paisibles citoyens au mensonge.
Le journaliste Mohamed Lemine Ould Mahmoudi, lequel est familier de ce genre d’interpellations depuis l’année 2000, pourrait être conduit, dans la ville de Rosso, Chef lieu de la région du Trarza, pour y entendu par un juge d’instruction, avant une mise en examen formelle. Son procès, s’il a lieu, sera précédé, certainement aux journaux radiotélévisés, d’une importante campagne de conditionnement de l’opinion, contre les « ennemis de la nation » et autres « suppôts de l’étranger ».
C’est ainsi que se confectionne, certes sans professionnalisme ni prévision, une contre-vérité officielle, en République Islamique de Mauritanie.
Annexe 1 : Communiqué de Reporters Sans Frontières ( www.rsf.org )
reporters sans frontières (rsf) 14.03.2005
Mauritanie :
Un journaliste interpellé pour
avoir interviewé une « esclave » en fuite
Reporters sans frontières
proteste contre l'interpellation, dans l'après-midi du
13 mars 2005, du journaliste
indépendant Mohamed Lemine Ould Mahmoudi, alors
qu'il enquêtait sur un cas
d'esclavage domestique à Mederdra, dans le sud-ouest
de la Mauritanie.
« Arrêté pour avoir exercé son
métier, Mohamed Lemine Ould Mahmoudi doit être libéré immédiatement, a
déclaré Reporters sans frontières. Cette violation du droit à l'information
montre une fois de plus la volonté de répression des autorités
mauritaniennes qui, embarrassées par un message, envoient la gendarmerie
punir le messager. »
Le journaliste indépendant
Mohamed Lemine Ould Mahmoudi et deux personnes qui l'accompagnaient ont été
interpellés, le 13 mars à 17 heures, après avoir recueilli par écrit le
témoignage de Jabhallah Mint Mohamed. Cette jeune femme
aurait été employée par de riches
« maîtres » à la garde d'un cheptel de
moutons et de chèvres, sans
toucher de salaire ni de rémunération en nature, et
soumise à des mauvais
traitements. Elle-même fille d'esclaves et mère de deux
enfants, analphabète, elle se
serait enfuie début mars du domaine où elle
servait depuis sa naissance, dans
la localité d'Abokak, à une vingtaine de
kilomètres de Mederdra, selon
l'organisation mauritanienne interdite SOS
Esclaves. Après être allée se
plaindre à la gendarmerie de la ville, elle aurait
été reconduite chez ses « maîtres
» puis réinstallée dans une ville voisine, en
compagnie de ses enfants et de
son mari.
Le journaliste aurait été arrêté
en compagnie d'Aïchetou Mint El Hadar, enseignante, et de Moya Mint Boyah,
épouse d'Oumar Ould Yali, sénateur de l'Alliance populaire progressiste
(APP, opposition). Selon des sources locales,
le 14 février dans l'après-midi,
Mohamed Lemine Ould Mahmoudi et ses deux
accompagnatrices seraient encore
sous le contrôle de la gendarmerie et seulement
autorisés à quitter la
gendarmerie pendant les heures de repas.
Annexe 2 : Ci-dessous, le communiqué de SOS Esclaves Mauritanie, qui relate les faits :
MAURITANIE : ESCALVE EN FUITE ET ARRESTATION DE TEMOINS
Un nouveau cas, révélé par SOS Esclaves
La victime :
Jabhallah Mint Mohamed est née, probablement en 1978 ; son lieu de naissance demeure inconnu ; elle est fille de Mohamed et de M’barke Mint Heîjara Krara, esclave de la famille Ehel Bejidiane, de la tribu Touabir ; ses maîtres résident, actuellement, en milieu rural, dans la localité d’Abokak , située à environ 20 kilomètres de Mederdra, préfecture de la région du Trarza, dans la Sud Ouest de la Mauritanie.
Jabhallah est mère de deux garçons, nés d’un précèdent mariage avec un nommé M’bareck : il s’agit de M’bareck El Id âgé de 7 ans et de Selem Arbih, le cadet, qui a 5 ans ans. Jabhallah s’est remariée depuis l’été 2004, avec Mohamed Ould M’bareck, ancien esclave et berger rémunéré chez une famille maure, de la tribu Tagounanet. Jabhallah, comme ses enfants, n’a jamais suivi d’instruction coranique et ne possède pas d’état civil, donc aucune pièce d’identité., comme beaucoup d’esclaves et de leurs descendants.
C’est la fille unique de sa mère ; elle n’a pas connu son père mais se souvient, vaguement, de sa mère et d’un matin ou ses maîtres l’informèrent, à son réveil, du décès de celle-ci. Elle était tellement étrangère à son destin, qu’elle n’est pas pleuré, précise-t-elle. Son mari est Mohamed M’bareck, ancien esclave de la tribu de Ehel Sidi Mahmoud ; il est originaire du Adebaye Koradh, commune rurale dans la région de l’Assaba, au Sud Est de la Mauritanie .
Selon Mohamed M’bareck, il a connu Jabhallah, dans le désert de l’Inchiri - région administrative du centre Ouest du mauritanien - où elle suivait son maître, Mohamed Ould Bejidiane, de la tribu Touabir. Mohamed M’bareck demanda la main de Jabhallah au maître de cette dernière, étant donné qu’elle n’avait pas de parent auprès de qui entreprendre cette démarche. Le maître accepta l’union mais à condition que son esclave ne le quitte jamais, donc qu’elle ne reparte pas avec le nouvel époux.
Raison de sa fuite :
Jabhallah travaille, depuis sa naissance, chez ses maîtres. Elle était bergère et s’occupe de la garde de plus de 300 têtes de bétail, moutons et chèvres compris. Elle y passait tous ses jours, de l’aube au crépuscule ; son enfant aîné, âgé de 7 ans, surveille lui aussi le bétail et apporter de l’eau au campement, de l’eau difficilement tirée de puits profonds ; lui et son frère et leur mère n’ont pas appris le coran, ne sont pas soignés, ni habillés par leur maître. Ils ne savent ni lire ni écrire. Selon Jabhallah, elle n’a pas où habiter, avec son mari et leurs progéniture; elle dispose d’un abri de toile de chiffon de 3m/3m, abusivement appelé « tente ». Elle était elle-même habillée de voiles, donnés en aumône, par des femmes libres du voisinage.
Chaque jour, elle quittait le campement, avec un peu de nourriture, pour conduire le bétail. Elle ne pouvait pas se reposer, rester avec son mari et s’occuper de ses enfants.
Sa fuite :
Jabhallah est arrivée, sans ses enfants, le mercredi 2 mars 2005 vers 19H, à Mederdra, après avoir abandonné le bétail de ses maîtres. Elle a passé la nuit chez une famille qu’elle quitta, le lendemain matin, pour alerter la gendarmerie ; elle n’a pu joindre celle-ci que le vendredi. Il lui a été donné rendez-vous le samedi.
Selon Jabhallah, la gendarmerie l’a ramenée chez ses maîtres et aurait annoncé, à ceux-ci, que dorénavant, ils ne pourront plus exercer de contrainte contre elle et que l’esclavage n’existe plus dans se pays. Ensuite, la gendarmerie l’aurait déposée, avec ses enfants, dans la région de l’employeur de son mari, pour l’éloigner et la protéger de son maître. Après cela, son mari a été appelé par son patron, qui a rompu le contrat de travail, estimant qu’à la suite de cet incident, la présence, chez lui, de Jabhallah, de son époux et de leurs enfants, indisposerait ses voisins, la famille Ehl Bejidiane.
Mohamed M’bareck, le mari de Jabhallah, est alors allé en ville, pour louer une voiture et emmener, sa petite famille, dans la ville de Mederdra.
Le cas :
Jabhallah a déclaré, à SOS Esclaves, qu’elle ne porte pas plainte contre son maître mais reste satisfaite d’en être séparée, pour vivre librement, mettre ses enfants à l’école, essayer de travailler contre rémunération et tenter de s’instruire, elle aussi. Cependant, le recours de cette femme à la gendarmerie pour se séparer de ceux qui l’ont toujours exploitée depuis sa naissance, constitue, en soi, une dénonciation de l’esclavage qu’elle et ses enfants ont toujours subi de la part de Mohamed Ould Soueilim et de sa famille, les Ehl Bijidiane.
Il semble, hélas, que les autorités mauritaniennes se sont, jusqu’à présent et comme d’usage, abstenues d’inquiéter le maître de Jabhallah, se contenant, tout juste, de lui faire comprendre que l’esclavage n’était plus autorisé sur le territoire national ; pourtant, nous sommes en présence d’un cas flagrant de pratique esclavagiste, contre cette bergère et ses enfants : contrainte, mauvais traitement, travail sans salaire, privation de s’instruire.
Voici, succinctement, le compte rendu de l’audition de Jabhallah et de son mari, réalisée, clandestinement, par le Président de Sos Esclaves, durant la nuit du 11 au 12 mars 2005. La mission, par cotisation volontaire de ses membres, versera, avant de regagner Nouakchott la capitale, une modeste aide matérielle aux victimes.
L’Epilogue :
Le 13 mars 2005, alors que la mission de SOS Esclaves rentrait à Nouakchott, la gendarmerie de Mederdra procède à l’arrestation de trois personnes :
- Mohamed Lemine Ould Mahmoudi, journaliste, qui enquêtait, déjà, sur le sujet et se trouvait à Méderdra, sa ville natale.
- Aïchetou Mint El Hadar, enseignante
- Moya Mint Boyah, épouse du sénateur de l’opposition, Oumar Ould Yali
La gendarmerie prétend agir ainsi, suite à une plainte qu’aurait déposée Jabhallah, la victime de l’esclavage, contre les personnes mêmes qui ont voulu la sauver, l’aider ou faire connaître son histoire !!!!
Ces procédés, de police politique, sont très courants en Mauritanie ; les rétractations, même des victimes de la torture, sont obtenues par les promesses de réparation, les pressions de la tribu et les menaces de mort. Il est très que probable que la cas de Jabhallah relève de ce genre d’intimidation. L’attitude de la gendarmerie vise, par la persuasion, à décourager toute personne qui s’aviserait de prêter assistance à un esclave en fuite. L’enjeu n’est pas moindre puisque le pays compte des milliers de situations de servitude traditionnelle.
SOS Esclaves appelle les autorités mauritaniennes à libérer les trois témoins, autoriser les ONG des droits de l’Homme et la presse à enquêter, sur le cas en cours, y compris la tentative de falsification des faits ; notre association prie le procureur de la République de la région du Trarza, d’ordonner des poursuites judiciaires contre toutes les personnes impliquées dans l’exploitation de Jabhallah et de ses enfants.
Il serait temps que la Mauritanie, vive, pour une fois, un procès exemplaire où les pratiques esclavagistes seraient enfin punies.
Il est surtout temps, pour la communauté internationale, notamment les bailleurs de fonds que sont l’Europe et la Banque Mondiale, d’accorder une attention plus grave aux nombreuses et récurrentes violations de la dignité humaine en Mauritanie, pays où la torture, le racisme et l’inégalité de naissance perdurent, impunément.
SOS ESCLAVES MAURITANIE Nouakchott, le 14 mars 2004