Ou la rhétorique de l’oscillation 

Lors de ses visites préparatoires du référendum constitutionnel, notamment aux étapes attendues de Sélibaby et de Kaédi, le Président du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) a tenu à relativiser, sinon contester la pertinence du qualificatif de pratiques discriminatoires en Mauritanie ; la mise au point, précisait le Chef de l’Etat , lors de son adresse publique du 13 mai 2006 dans la capitale du Guidimakha, s’adresse aux milieux dont l’activisme, sur cette question, « s’est ravivé ces derniers temps ». Tout en reconnaissance l’existence d’un problème de réfugiés hors du territoire national, il a admis le devoir de le résoudre mais « seulement entre tous les mauritaniens, à l’abri de l’ingérence extérieure et du particularisme ethnique ou tribal » : Le 14 mais, dans le chef lieu du Gorgol où il s’exprimait en Français, il s’en est pris, sans les nommer, aux opposants radicaux et militants des droits de l’Homme ; en substance, il mit « ces Tarzan » en garde contre la tentation d’imposer, pour le passif humanitaire, des solutions trop rapides, à partir des expériences d’autres pays. Le Président du Conseil Militaire parle des « douloureux évènements de 1989 », dont il limite la responsabilité aux seuls extrémistes, vecteurs de haine, dans toutes les communautés nationales. Tout en louant les vertus du pardon et de tolérance, il oublie qu’elles présupposent l’établissement de la vérité. Le Colonel Ould Mohamed Vall assure que la Mauritanie ira vers le règlement de ses problèmes, au rythme du dromadaire, si nécessaire, à cheval, point sur le dos des éléphants ou de liane en liane, puisque le pays n’abrite de jungle ni d’arbres susceptibles de cacher celle-ci. L’on  note, là, une vulgarisation inédite du langage protocolaire, sans doute imputable aux souvenirs de mess, sinon à la chaleur du mois dans la région de la Vallée.  

Ces propos saturés de mépris renvoient à la bande dessinée et de métaphore botanique semblent en retrait sur les déclarations antérieures du Président du CMJD, dont certains démentaient tous les rapports d’évaluation, conçus par des sources indépendantes et violaient les engagements pris devant la communauté internationale, en particulier les ACP-UE.

 Dans un entretien accordé au journal sénégalais Walfadjri, en date du 29 mars 2006, le Président du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD), s’est risqué à des propos où transparaît le projet d’une révision de l’histoire récente de la Mauritanie. Que le Pouvoir de transition veuille exclure, de ses préoccupations, l’existence même des enjeux de discrimination ethno-raciale concentre, en soi, une surdose de violence, de mépris et d’irresponsabilité politique. Lorsque la même volonté se double du déni et prétend diluer la spécificité de la victime dans les souffrances indifférenciées de tout un pays, l’attitude du Chef de l’Etat recoupe le discours, les intérêts et la subjectivité du groupe où se recrutent les tortionnaires. En l’occurrence, le Président du CMJD s’exprime, non en premier magistrat de tous les mauritaniens mais comme défenseur d’une ultra minorité, celle des auteurs d’actes de tortures, spoliations, déportations et meurtre racistes, toutes atrocités, commises, durant deux ans consécutifs, contre des milliers de négro-africains, au seul motif de leur naissance. Entre 1989 et 1991, une tentative systématique d’arabiser l’administration, l’armée et les forces de sécurité entraînera des centaines d’assassinats dont l’étalement, sur plusieurs mois, aux quatre points du territoire, n’autorise aucun doute quant à la préméditation. L’essai d’épuration s’est décidé en haut lieu, sous l’instigation du Chef de l’Etat déchu, aujourd’hui protégé par le Qatar. Le successeur et néanmoins tombeur du susdit précisera, d’emblée, son opposition à toutes velléités de poursuites contre le Colonel Ould Sid’Ahmed Taya. Beaucoup de mauritaniens et de leurs amis, notamment des militants des droits de l’Homme, ont été choqués d’entendre une telle discordance entre les promesses tenues aux partenaires extérieurs et leur reniement quotidien, par les plus hautes autorités de l’Etat.  

Les discours de Sélibaby et de Kaédi, quoique très modestes et dénués de toute parole de compassion à l’endroit des victimes du racisme, marquent une inflexion de la volonté politique sur le dossier le plus sensible de la transition. Visiblement, le Colonel Ely Ould Mohamed peine à se défaire d’une posture d’ancien Directeur Général de la Sûreté Nationale. En dépit d’une bonne intention, surtout perceptible dans le domaine de la gestion publique, il n’arrive pas à tenir, aux mauritaniens, un discours de générosité et de volontarisme qui rassure les uns, console les autres et les réunit, ensemble, autour d’une espérance commune. Toujours sur la défensive d’un patriotisme identifiable par une défiance désuète envers l’Equité et l’Etranger, il sacrifie à l’influence de conseillers parmi les zélotes périphérique de son prédécesseur. Le long du parcours, leur présence indécente à ses côtés mitige l’attente de changement véritable. 

Néanmoins, nous invitons les partenaires stratégiques de la Mauritanie, la société civile ainsi que les partis reconnus à encourager ce tournant encore timide et se prononcer, clairement, contre la tentation de l’impunité et du déni, combien préjudiciable au projet de réhabilitation du vivre ensemble.

 Nous rappelons la disponibilité, mainte fois exprimée, des associations de réfugiés, de rescapés et des ayant droits de disparus, à envisager la résolution pacifique et consensuelle des 3 questions fondamentales que constituent le sort des déportés aux Sénégal et Mali, le passif humanitaire et la réparation des crimes. A ce jour, excepté des assurances, autant contradictoires que lénifiantes, les autorités n’y apportent aucune réponse. En somme, le coup d’Etat du 3 août 2005 se résume à une correction du partage de prébendes, au sein de la communauté arabo-berbère ; il ignore les préoccupations d’une catégorie de mauritaniens et en congédie les attentes ; que le Président du Conseil Militaire le veuille ou non, il existe, dans notre pays, des descendants d’esclaves et des citoyens non arabophones, dont identité comporte des motifs de discriminations, dans tous les aspects de la vie. Ils sont l’essentiel de cette population et sa principale main d’oeuvre. En disproportion, cette masse démographique ne compte aucun leader de l’économie privée ; sans parler de la haute fonction publique où l’inégalité est inscrite dans la coutume, les banques, les sociétés de téléphonie, les grandes compagnies de bâtiment, les assurances, les fédérations de transports, les marchés publics, les pêcheries échappent à ces deux composantes de la population. Au lieu d’agir sur la réalité, c'est-à-dire les causes effectives de l’iniquité, le Président du CMJD s’indigne de la distinction entre mauritaniens, sur la base des particularismes, épidermique ou culturel.  

Enfin, nous pensons que les difficultés d’un pays en phase de s’émanciper d’une dictature ne sauraient se restreindre au périmètre domestique ; ils concernent des instances internationales, en vertu de l’universalisme où notre organisation puise ses ressources morales. Aussi, souhaitons-nous davantage d’immixtion diplomatique dans les affaires de la Mauritanie, quand celle-ci viole ses propres lois ou porte atteinte à l’intégrité de ses ressortissants.  

Sous couvert de patriotisme, on tue, en famille. Justement, au nom du destin commun, nous n’acceptons cette immunité-là. Une équation politique où l’on dénombre des massacres et des déportations cesse d’être une affaire autochtone ; elle interpelle l’humanité.  

Conscience et Résistance, Secrétariat Exécutif à la Communication

                                                                                   Le 15 mai 2006

 

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