L’ALTERNANCE ET NOUS
Une position sans ambiguïté
LE CADRE
Du 11 au 21 mai 2007, Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa, Porte-Parole de Conscience et résistance a effectué, en Mauritanie, une mission d’étude et d’analyse. Lors de ce déplacement où un accueil chaleureux lui sera réservé, il s’entretint avec les militants et sympathisants, les partenaires politiques et de la société civile ainsi que les plus hautes autorités de l’Etat.
DEROULEMENT
A ce titre, le lundi 14 mai, il fut reçu, en audience privée par le Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi puis le Président de l’Assemblée Nationale Messaoud Ould Boulkheïr ; dans un cadre plus formel, il s’entretint, le lendemain, avec le Premier Ministre Zeïne Ould Zeïdane. Sur un registre moins officiel, Madame Cécile Molinier, La Représentante Résidente du Programme des Nations Unies pour le Développement PNUD le reçut, dans la soirée du 18 mai.
En marge des nombreuses réunions, réceptions et visites aux compagnons de route, le Porte-Parole s’est rendu dans la localité de Noubaghiya, à 150 km au sud-est de Nouakchott, en réponse à une invitation des jeunes cadres. L’hospitalité et l’intérêt à l’Organisation y revêtirent le caractère de l’exception.
Le Porte-Parole a mené des réunions de travail avec l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH), SOS Esclaves, la Coordination des Victimes de la Répression de 1986-1991, des dirigeants des partis Alliance Populaire Progressiste (APP), Hatem, Sawab et l’Union Social-Démocrate (USD), du Mouvement pour la Réconciliation Nationale et la Présidente de la Fondation Mokhtar Ould Daddah.
CRAINTES
De son séjour, le Porte-Parole ramène des impressions mitigées, où domine le constat d’une démocratisation certes réussie mais toujours à la merci du privilège, de l’impunité tribale, de la préséance de naissance et de l’impéritie; le concept de l’intérêt général butte sur de telles pesanteurs. Malgré l’élection de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, l’appareil d’Etat demeure entre les mains d’un personnel opportuniste et généralement dépourvu de compétences ; tous promus sous la dictature du Colonel Ould Taya, ils se protègent, reproduisent et se couvrent mutuellement. Du tortionnaire au trafiquant d’influence, leur mainmise sur les lieux de décision et d’exécution, les forces armées, de sécurité et l’ensemble de l’outil de production demeure intacte. Ils s’efforcent de saboter le dessein du renouveau, sinon d’en contrarier les timides velléités, voire d’empêcher les mesures de décrispation du ressentiment identitaire. Dans cette perspective, il n’est pas exclu qu’ils bénéficient, alors, d’une alliance objective avec l’un des segments les plus déterminés de la nouvelle opposition, non content d’avoir échoué à conquérir la Présidence de la République.
Plus grave, l’on assiste à la raréfaction des ressources en partage, après deux décennies de prédation du bien collectif ; la pauvreté conséquente s’étend à la classe des fonctionnaires, compromet l’avenir de la jeunesse et hypothèque les perspectives d’intégration citoyenne. Au dessus de la majorité laborieuse, certains mauritaniens grandissent dans la tension vers un travail tertiaire, de préférence bien rémunéré et de moindre effort. Le pays vit, ainsi, la perversion de cette rupture que conforte l’inégalité devant la loi et l’immunité des prévaricateurs, souvent à l’abri, derrière le double bouclier du clan et de l’hégémonie ethnique. Après des années d’imposture médiatique et d’exagération par l’optimisme, l’exploitation du pétrole se réduit comme peau de chagrin. Les recettes extraordinaires de 2006-2007 ont nourri une surévaluation des chiffres de la croissance dont il faudra réviser les prévisions, au plus bas. La controverse actuelle sur l’état du déficit public vient assombrir, encore davantage, le bilan matériel de la transition. Pris en otage par les forces rétrogrades et les intellectuels organiques, l’autorité issue des premières élections libres de la Mauritanie vacille et hésite. La tentation salutaire de la rupture s’y heurte à un solide préjugé sur les vertus de la modération, du compromis et du pragmatisme, toutes attitudes où prévaut l’impuissance et s’aggrave la résistance du crime. Le tableau sombre est dû, pour l’essentiel, à la prise en otage du système de gouvernement par les anciens partisans de Ould Taya ; le renouvellement de la direction du pays, hors d’un tel terreau, relève de la nécessité vitale. Des hommes, aussi longtemps élevés au vol et dressés à la fraude, ne sauraient s’amender en 5 ans seulement. La nomination des Secrétaires Généraux de Ministères a montré les limites du choix dont dispose le Président de la République, pris dans la nasse des susceptibilités clientélistes au point de confier des charges d’importance à des individus souvent peu qualifiés et d’une moralité en ruine.
La famine menace jusqu’aux portes des grandes villes ; là, les infrastructures de base tombent en désuétude, faute d’entretien ou de renouvellement ; l’anarchie civile se vérifie, tous les jours, par un laxisme outrancier et la règle des ententes privées au dessus du droit. L’agent de l’Etat ne se mobilise, qu’à l’occasion de grappiller des sous, peu importe la légalité du biais.
L’interdiction d’un parti islamiste, le déficit de liberté de conscience et la censure des opinions agnostiques limitent, sans raison plaidable, le champ des idées publiables au moment où le tribalisme le plus débridé pollue la scène et leste l’élan du mieux être dans la communauté de destin. La démocratie mauritanienne a peur de la persuasion et préserve ses repères ultimes derrière un cordon de police et des lois liberticides, aux prétextes, hypocrites, de la foi et de la pudeur. La religion de la société subit un détournement méthodique au profit de l’hégémonie et de l’enfermement. Les normes inspirées de la Charia entrent parfois en conflit avec la Constitution et les instruments de droit international auxquels la Mauritanie est partie. Inappliquées, inapplicables, elles justifient, toutefois, des interprétations esclavagistes et sexistes en même temps qu’elles rassurent le bloc de la domination historique. Finalement, telle s’avère leur finalité.
PERSPECTIVES
En dépit des réserves exprimées plus haut, le Porte Parole a nettement identifié, chez les nouveaux dirigeants, une écoute et une curiosité prospective qui autorisent quelque espoir ; jamais, peut-être, le gouvernement du pays n’a fait preuve de ce degré d’ouverture à la proposition, loin de tout blocage, d’ordre idéologique ou conceptuel. Des assurances, sitôt suivies d’un début de concertation tous azimuts et sans complexe, ont été données au Porte-Parole, sur la gestion du dossier sensible de la Réconciliation. Sur la problématique de l’esclavage et les mesures concrètes de son éradication, la disponibilité ne fait défaut. Ici et là, les intentions du Président et la Déclaration de Politique Générale de son Premier Ministre emportent l’adhésion et semblent relever de la sincérité. Les mauritaniens épris de reconstruire le pays sur des bases de justice, de cohésion et de durée doivent encourager la visée et contribuer, de manière volontariste, à sa mise en œuvre, diligente. Contrairement à la rumeur, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi gouverne, en toute autonomie. La souveraineté de la Mauritanie ne se trouve ni en danger ni sous tutelle militaire. Néanmoins, des institutions d’arbitrage, aussi primordiales que le Conseil Constitutionnel et la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel (HAPA) sont encore sous contrôle d’individus ayant failli, sous la dictature, aux préceptes les plus élémentaires de l’éthique. Ils réalisaient, alors, la fraude et l’apologie du mensonge et ne s’en excusèrent jamais. D’autres, d’un acabit similaire, entourent encore le Président de la République dont ils espionnent les moindre faits et gestes au service de leurs protecteurs tapis dans l’ombre. Il règne, au Palais, un mélange d’improvisation, de confusion des genres et d’impuissance à prévenir les évènements ; l’accueil téléphonique y peine à trouver ses marques, dans l’hésitation, les bruits de fond, la méconnaissance du protocole et jusqu’au déficit de vocabulaire. A ce niveau, la direction du pays souffre de carences ontologiques, de nature à en compliquer le cours. Au-delà de l’établissement d’un organigramme, l’assainissement de la Présidence ressortit, d’abord, à l’urgence d’y placer une équipe homogène, réactive et en phase avec les impératifs de technicité et d’inventivité.
RECOMMANDATIONS
En conséquence des attendus exposés dessus et après délibération du Conseil d’Evaluation, Conscience et Résistance :
-Adopte, jusqu’à l’expiration du délai de 6 mois – depuis l’investiture du Président de la République – une attitude de soutien franc mais conditionnel aux orientations du gouvernement mauritanien. Elle comporte le devoir d’assistance diplomatique et administrative, de dialogue avec les centres de décision, ainsi que la faculté d’interpeller le sommet de l’Etat sur le ton de l’alerte et de la proposition, en cas d’écarts ou d’erreurs suffisamment remarquables. Durant ce moratoire, nous nous garderions, cependant, d’observer un excès de tolérance envers les factions réactionnaires qui constituent la majorité au Parlement. Celles-ci portent la responsabilité principale dans la ruine présente. Mêmement, nous resterons intraitables sur le choix des décideurs publics, notamment ceux en charge de l’attribution des marchés publics, de l’aménagement du territoire, de la gestion des ressources naturelles, des finances, de la santé, de la sécurité, des douanes et de la politique étrangère.
Il est évident qu’à ce stade de « coopération » avec le partenaire officiel, nous sommes fondés à en attendre des égards dans la conduite de certains dossiers et un minimum de participation à l’exercice du devoir. Hélas, malgré l’accueil accordé au Porte-parole par les principaux dirigeants, le noyau dirigeant continue à entretenir, vis-à-vis de CR, une posture de méfiance feutrée, voire de défiance chronique, legs encore persistant de l’ère de l’autoritarisme.
Au bout de la période probatoire, Conscience et Résistance publiera une position structurelle sur le quinquennat de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Alors, elle ne sacrifiera pas à la nuance. CR est un contrepouvoir permanent ; sa mission consiste à promouvoir la paix par le droit; en ce sens, elle traque, dans la non violence mais avec énergie et rigueur, les survivances de la dictature et les vecteurs de l’impunité.
Conscience et Résistance, Secrétariat Exécutif à la Communication
Le 11 juin 2007
Lien connexe :
http://www.conscienceresistance.org/sans_ambition.htm
Annexe :
Texte intégral de l’allocution prononcée, en Arabe puis en Français, par le Porte-Parole de Conscience et Résistance, sur la tribune d’accueil, le 11 mai 2007, à l’aéroport de Nouakchott.
Chers compatriotes:
Je suis heureux de revenir parmi vous, sur le sol natal, après 10 années d’absence. La conscience de l’injustice et la volonté de lui résister m’avaient contraint à l’exil. Seul l’espoir d’une Mauritanie plus égalitaire me ramène ici.
La conviction n’a pas varié ; le projet demeure le même et l’énergie militante s’est accrue. Je ne suis demandeur d’aucune fonction publique et exclut de servir dans un système où siègent encore des tortionnaires impunis.
Notre effort se poursuivra jusqu’à l’avènement d’une Mauritanie où la prévarication, l’esclavage et le racisme s’exposeraient à la rigidité de la loi, une Mauritanie où la citoyenneté mettrait un terme aux privilèges de la naissance.
Au moment de fouler le sol national, je pense, surtout, à nos compatriotes déportés dont j’escompte, avec un optimisme prudent, le retour dans la sûreté et la dignité. Conscience et Résistance s’engage, dès à présent, dans la bataille interne, pour la reconnaissance et la réparation des crimes commis, entre 1989 et 1991, par les agents de l’Etat mauritanien.
Il me soulage de pouvoir, enfin, me recueillir sur les tombes d’illustres compatriotes, disparus, hélas, avant l’heure des retrouvailles ici-bas. Je cite le compagnon de route Saïdou Kane dit Mustapha Boly, le maître Mokhtar Ould Daddah, les amis Habib Ould Mahfodh et Heïba Ould Lekhal. Je me souviens aussi des suppliciés de Oualata, Wothy et Sory Malé, d’Inal, Jreïda, Azlat, Nbeïka, Nouadhibou et tant d’autres lieux où gisent des innocents assassinés, à cause de leur origine ethnique, selon les instructions et sous le couvert d’une hiérarchie légale.
Mes remerciements les plus vifs vont aux camarades membres de la section locale de Conscience et Résistance et l’ensemble des adhérents de SOS Esclaves, des animateurs du FONADH qui supportaient le poids de l’engagement, à l’ombre menaçante de la dictature. Ma gratitude ira, autant, aux auteurs des tentatives d’insurrection militaire de 2003 et 2004, dont certains demeurent des alliés sûrs. Une reconnaissance ineffaçable revient aux auteurs de la délivrance du 3 août 2005, en particulier à ses principaux instigateurs.
Enfin, je vous réitère le Serment de Justes : Au dessus de la patrie, des lois, des tabous, de l’opinion, et des identités collectives, Conscience et Résistance a pris le parti des opprimés. Notre tribu à nous, c’est le devoir d’affronter l’iniquité, ici, maintenant, toujours, quoiqu’il en coûte.
Avec vous, je répète la devise de Conscience et Résistance, qui continue à guider nos actes : Liberté, Egalité, Humanité !
Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa