Remarques et amendements aux travaux des Comités Interministériels

 

 Avertissement :

En commentaire des conclusions des Comités Interministériels de transition, Conscience et Résistance expose sa contribution au débat, auquel l’Organisation ne fut pas conviée nommément. Les invitations officielles, aux ateliers de discussion, visaient quelques  « personnalités indépendantes » mais, surtout, les ONG et partis reconnus dans le cadre de la législation définie par le pouvoir déchu. Cependant, sous des étiquettes d’emprunt, nombre de militants et amis réussirent à participer aux discussions et susciter, parmi les délégués, des lignes de convergence autour des objections et amendements dont la présente note restitue la teneur. Les travaux furent empreints d’une liberté d’expression exceptionnelle, malgré la modestie de l’ouvrage. La censure et l’autocensure habituelles, ainsi que les arrangements d’usage avec l’humeur des gouvernants et le poids du rapport des forces désertèrent tous les ateliers. La radiotélévision d’Etat restitua, largement, l’intensité et la diversité des échanges, ainsi que les instants de consensus.  

Toutefois, par égard pour la qualité des discussions, la gravité du dessein et aux fins de pallier la performance décevante des rapports exposés à la contradiction, Conscience et Résistance  décide de porter, sur un support écrit, la synthèse de sa participation. La couleur bleue rapporte nos rajouts, que nous avons tenu à ne pas reprendre, suivant les répétitions inhérentes à l’original de chaque texte. 

Notre apport se compose de remarques, reformulations et contre-propositions ; elles figurent dans chacune des 3 publications soumises à l’assistance. 

De manière globale, nous relevons, en contrepoids au sérieux et à l’effort d’exhaustivité des intervenants aux journées de concertation, un déficit manifeste dans la conception, puis l’expression du bilan et des propositions, dès lors qu’ils effleurent les aspects les plus tragiques de notre présent. 

Une cécité aussi volontaire s’imposait, sous la plume de fonctionnaires dont la quasi totalité est organiquement liée au système d’hégémonie politique et social d’avant le 3 août 2005 - si tant et que la date constituerait, d’ailleurs, la rupture espérée par les mauritaniens. Pour mesurer l’envergure de la complaisance, à la fois dans l’énoncé des motifs et des esquisses de solution, il suffit d’observer la composition des groupes techniques et celle des listes de témoins entendus par les auteurs. La plupart, hier encore, signaient, déclaraient, déclamaient jusque en poèmes, des pétitions à la gloire du « Bâtisseur de la Mauritanie » et de ses « réalisations grandioses ». Certains d’entre eux se taisaient, ce qui ne vaut bravoure à l’instant de la ruine. Les uns et les autres ont falsifié les taux de performances économiques, sous l’œil – connivent - des bailleurs de fond multilatéraux, lequel le leur reprocheront, amèrement, lorsque le régime du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya dépassa les limites, en matière de concussion et de faux. D’ailleurs, pour concevoir combien devait être inévitable l’indulgence du Comité interministériel envers ce passé dont ils tirent, au fond, leur légitimité d’experts, il suffit de se souvenir qu’avant le putsch du 3 août, la qualité de fonctionnaire s’acquérait et se préservait, par une adhésion bruyante et ostentatoire aux partis de la « majorité présidentielle », de préférence celui de l’ex Chef de l’ex Etat.  

L’on tenterait de controuver le bilan d’une entreprise en faillite irrévocable, que l’on ne s’y prendrait autrement. D’un bout à l’autre des trois textes, comme mus par une jumelle pudeur à fixer la réalité de front, les rédacteurs s’exercent, non sans détours et acrobaties, aux artifices du moins disant ; dans chacun des comptes-rendus, l’observateur reconnaît cette tendance des esprits prudents, à ne produire que ce dont personne, dorénavant, ne doute. De l’inclination partagée à l’évidence, tous passent, selon des bonheurs d’écriture inégaux, au développement de celle-ci ; alors, l’on fait parler des chiffres sortis d’on ne sait quelle tiroir, dresse des tableaux, distille des lieux communs, dans le style de la découverte scientifique. Plus fine est la poudre aux yeux, moins le malvoyant verra. Or, il y a gros à dissimuler ; il faudrait, aux fossoyeurs de la vérité, la farine de la terre et la coalition de toutes les poussières du monde. A relire, de près, l’on débusque une supercherie de petite administration que marque le sceau de la paresse et l’empressement à rendre sa dissertation, vite, avant l’heure: par l’abus d’atténuation, le ton trahit de fréquents emprunts à d’anciennes études et évaluations, conçues sous l’ère Ould Taya et opportunément remises au goût du jour.

Les sujets de la torture, de l’esclavage, du racisme, des déportations, de l’impunité et de la réparation des crimes ethniques font l’objet d’une systématique occultation par l’omission pure et simple ou se diluent dans l’indéfinition et le vague des constats. Le népotisme et les ententes tribales, pourtant décisifs dans la corruption et le trafic d’influence, ne méritent, entre les lignes, que des évocations désincarnées. C’est cette esquive monumentale que nous dénonçons, soulignant, ici et là, les séquences où elle prend relief.  

L’acmé de la dictature moderne est atteinte lorsque le régime réussit à impliquer l’ensemble de la société, sinon une majorité des élites, dans l’instigation, l’exécution ou la justification de ses crimes, y compris par le silence ou l’abstention. Avec le verrouillage de l’appareil de sécurité et l’exil contraint de toute adversité externe au dispositif, l’alternance ne peut plus se réaliser en dehors. Le système a gagné ; il peut se reproduire, de son noyau, sans crainte de vivre l’ébranlement des assises. Quel que soit le terme des les luttes de factions, des vérités ne seront pas dites ; autour des militaires vecteurs du « changement », des cadres issus du vivier autoritaire, ouvriers performants de la continuité, produiront des manifestes où l’apparence de la rupture dissimulera, à peine, l’effectivité de la recomposition. En Mauritanie, le travail des Comités Interministériels procède de ce calcul. Pourtant, en dépit de la censure par omission, les participants soumirent toutes les zones d’ombre à la lumière de la critique.  

Aussi, avons-nous tenu à produire cette objection liminaire, laquelle renseigne sur les causes de nos amendements.  

Nous déplorons les lourdeurs dues à la mise en détail récurrente de chapitres entiers, ce qui désoriente le lecteur, soudain piégé par le jargon technocratique et l’abus de redondances.  

Enfin, malgré nos griefs, nombreux, vis-à-vis des concepteurs des documents débattus ici, nous nous félicitons de la courageuse réduction, de la période transitoire, à 19 mois. Le Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie consent, ainsi, un gage de sa sincérité.

Cliquer pour télécharger Le rapport