ENJEU PRESIDENTIEL EN MAURITANIE : NOTRE POSITION

La démocratisation soluble et son mode d’emploi

Les élections législatives viennent de se terminer, en Mauritanie, par la désignation de la chambre haute, le 4 février 2007 ; le résultat marque la conclusion de la deuxième étape du processus de réhabilitation du pluralisme, après le référendum constitutionnel de juin 2006. Après bien des remous, le pays entame la phase finale de son retour à la démocratie.  

Le cadre

Nous nous sommes longuement étendus, lors de nos déclarations antérieures, sur l’ingérence du sommet du pouvoir en faveur des candidats indépendants à la députation. Le choix des sénateurs ne dérogea à la règle, avec, cependant, la surenchère du tribalisme et de la vénalité. Rares sont les conseillers municipaux à échapper aux appels de l’argent. La symbolique de cet enjeu de pouvoir local provoqua un crescendo sans précédent dans la dépense. En général, les plus nantis et les protégés du Conseil militaire – catégories redondantes – finiront vainqueurs. Quand l’achat d’électeurs ne suffisait à conclure une majorité, l’intervention du Directeur de Cabinet du chef de l’Etat, d’un ministre et/ou d’un membre du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) suffisait à établir le rapport de force souhaité. Parfois, ces interférences se déroulaient à l’insu de la junte mais, dès lors qu’elles étaient connues de celle-ci, elles ne suscitèrent aucune sanction. De facto, les échéances municipale et législative révélaient la profondeur et l’envergure de la connivence entre les anciens partisans de Ould Taya ; ce réseau s’est reconstitué assez vite sous la transition, réussissant, par le ressort d’une solidarité impalpable, à sauvegarder ses intérêts essentiels et limiter, en conséquence, l’ampleur de sa perte d’influence attendue sur la société. Les mêmes s’apprêtent à diriger la Mauritanie de demain. Ils détiennent les moyens d’y parvenir sans se rabattre sur la coercition ni le bourrage des urnes.

En dépit d’une neutralisation quasi systématique des fraudes, des hauts fonctionnaires et des membres du gouvernement multiplièrent, en toute immunité, les irrégularités à l’encontre ses candidats de la Coalition des Forces du Changement Démocratique (CFCD), notamment dans les circonscriptions d’Aleg, Magtalahjar, Kiffa, Guérou et Djiguenni.  Aussi, le système de domination s’est acquis une  majorité à la mesure de sa propre emprise sur l’appareil de production, le capital, la force de dissuasion et l’ensemble de la superstructure idéologique : 90% des élus sont issus de l’ethnie arabo-berbère, pourtant minoritaire mais inversement hégémonique. La réalisation d’un tel paradoxe n’a pas requis de fraudes, ni l’intimidation des électeurs, pratiques accoutumées pendant l’ère Ould Taya. L’accumulation matérielle suffira à établir le rapport des forces. Enfin, il convient de rappeler, ici, que la totalité du procès de rénovation institutionnelle se termine à l’exclusion des mauritaniens de l’étranger - émigrés du travail, étudiants ou réfugiés.

Pire encore, les rares instances de contrepouvoir se retrouvent sous la coupe des agents zélés du système, des individus dont le pré requis mental verse dans l’obéissance méthodique au prince du jour ; ainsi, en va-t-il de l’Observatoire National des Elections (ONA), de la Haute Autorité de la Presse et l’Audiovisuel (HAPA) et de tout le Conseil Constitutionnel (CC), entièrement composé sous la Dictature. A l’inverse de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) où règne une relative autonomie, les trois autres lieux de contrôle et de recours se cantonnent dans la posture de l’enregistrement.

L’irruption, à grande échelle, de l’irrationalité clanique n’épargne aucun camp ; pris dans l’engrenage de l’appel aux voix, les anciens partis de l’opposition au régime de Ould Taya ont dû s’affranchir de certaines pudeurs, voire remiser des repères éthiques ; la plupart s’immergèrent dans la rivalité des tribus, des familles influentes et n’hésitèrent, vis-à-vis des notabilités les moins fréquentables, à abuser du discours de la relativisation morale, si ce n’est de l’impunité. Finalement, l’entreprise de blanchiment de personnalités corrompues, de tortionnaires et d’incompétents notoires a atteint un degré de dissémination et de banalité tel que la démarcation s’estompe entre l’entité progressistes et le bloc de la réaction. Aujourd’hui, ni du point de vue de la composition du personnel ni dans les projets, la distinction ne se justifie. L’éclectisme programmatique, la confusion des genre et le flou des principes caractérisent la scène, au moment de choisir le Président de la République.

La propension à flatter les puissants d’hier n’épargne même pas les symboles vivants de la lutte ; ainsi, dans un entretien exclusif avec Jeune Afrique - numéro 2406 du 18 février 2007 - Ahmed Ould Daddah, le Secrétaire Général du Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), plusieurs fois condamné ou détenu sans procès, se risque à des prises de position aux antipodes de son parcours et de sa réputation. Sur le sort des membres du CMJD, le Sahara Occidental, la pluralité ethno-culturelle, la problématique des réfugiés, les crimes des agents de Ould Taya, le statut et l’avenir pénal de ce dernier, le plus connu de nos anciens opposants assume des propos, graves, où pointe le reniement et une dose élevée d’imprudence. De toutes les intentions, tenues jusque là par les candidats à la Présidence de la République Islamique de Mauritanie, se cristallise, ici, le piège de la concession démesurée aux auteurs de notre faillite. Il y a lieu d’en concevoir une inquiétude spécifique.  Aussi, avec la dernière rigueur, tenons-nous à désavouer et le discours et la méthode. En conséquence, nul, susceptible de se réclamer de Conscience et Résistance, ne saurait suivre ni promouvoir une telle alternative, quel qu’en soit le porteur. La réserve tient lieu de défense explicite.

Qu’espérer d’un contexte où les facteurs de changement paraissent plier devant tant de pesanteurs conservatrice ?

Les enseignements

En dépit d’un état des lieux aussi peu porteur d’illusions, il convient de ne pas minorer les acquis. Ils retiennent l’attention :

- Le clientélisme, les pressions financières, l’ingérence dissuasive de l’Etat n’ont pas eu raison de la résistance des électeurs ; lorsque ces derniers tenaient tête, ils n’en subissaient pas les conséquences redoutées et un tel respect de la liberté des gens demeure à l’actif du CMJD. En un mot, les citoyens ont pu, quand il en exprimaient le désir résolu, faire prévaloir leur bulletin envers et contre l’argent, la promesse ou la menace. C’est ainsi qu’en des fiefs emblématiques, les nantis et les privilégiés essuyèrent des défaites inimaginables, compte tenu du niveau comparé dans la détention des biens ou l’usage des recommandations.

- Après avoir failli céder à la tentation de renier ses engagements par la comptabilisation du « vote blanc » en « suffrages exprimés », le Président du Conseil Militaire confirme les promesses initiales, suite à son désaveu par une opinion quasi unanime. Les 30 janvier auprès de la presse et le 13 février devant les officiers du Commandement, il a su reculer, presque sur le mode de l’excuse humble, d’où la défaite – occasionnelle – des intellectuels organiques et des factions les moins poreuses au changement. L’attitude ne manque de courage si ce n’est de perspicacité, tant les pouvoirs d’après le 10 juillet 1978 méprisaient la contradiction et ignoraient l’attente du grand nombre. La sortie malheureuse du Colonel Ely Ould Mohamed Vall aura eu le mérite, supplémentaire, de provoquer un débat, de fond, sur le code électoral et les zones d’opacité dans l’édifice juridique de la transition. En ce sens – but ou conséquence fortuite – le litige et sa conclusion renforcent l’intensité du consensus, tout au moins sur les aspects formels de la concurrence. Néanmoins, le cafouillage – voulu ou improvisé – nourrit, encore, un climat de discorde et de confusion au sein du Commandement ; le CMJD subit, à l’imminence de l’alternative, une crise de cohésion aiguë qu’il convient de suivre, avec vigilance.

Perspectives à court terme

Il ressort, de l’ensemble des éléments dessus, qu’à ce jour et en dépit du minimum de prudence, il ne subsiste plus de contestation majeure des modalités du jeu. La Mauritanie, très en retard sur les voisins d’Afrique occidentale s’achemine, donc, vers l’achèvement d’une expérience d’autant plus unique dans son environnement Arabe.

Désormais et sauf tripatouillage pour l’instant imprévisible, la neutralité et la transparence ne font plus l’objet de doute. La mission d’observation européenne et celle et celles des Nations Unies offrent des garanties supplétives à la vérité du vote. Dans ces conditions, quiconque subirait une défaite ne devrait s’en plaindre, après avoir admis l’impartialité de l’arbitre et l’honnêteté de la règle.

Le bulletin et nous

Conscience et Résistance (CR) n’étant partie prenante à une compétition qui exclut les compatriotes expatriés et réfugiés et absout les auteurs de la déconfiture nationale, nous n’exprimons pas de mot d’ordre électoral. Toutefois, par sens de la responsabilité et prévention de l’incertitude, nous recommandons, à nos militants et sympathisants, de se mobiliser afin d’élever, au maximum, le taux de participation et celui des suffrages exprimés. Jusqu’au second tour au moins et sous réserve des objections formulées plus haut, l’Organisation n’établit aucune consigne de vote. Excepté le Porte-Parole qui incarne la personnalité morale de CR – d’où sa réserve en public - chacun d’entre nous est en droit d’appliquer ses préférences, sans restriction, dans la manière ou sur la personne de son choix. Il est bien entendu que les tenants du laxisme rétrospectif et les soldats embusqués du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya demeurent nos cibles. Avec ceux-là, le compromis n’est envisageable.

Quand le nouveau Chef de l’Etat et le Parlement s’installeront dans la normalité constitutionnelle, CR tiendra Congrès afin de sceller son adaptation à la nouvelle dynamique , dans la conformité au legs du Président défunt Saïdou Kane.

D’emblée, l’Organisation déclare son souhait de prêter concours et assistance aux autorités de demain, si leur action s’inscrit dans la lutte contre les discriminations, l’impunité, l’imprévoyance écologique et pour la méritocratie. Il va de soi, que CR ne renoncerait sa vocation de contrepouvoir, toujours en éveil face aux périls de l’auto amnistie et de l’amnésie sélective.

Conscience et Résistance                                                                                                                 08 Mars 2007

Liens connexes   

 

L’entretien de Ahmed Ould Daddah avec l’hebdomadaire francophone Jeune Afrique:

http://www.cridem.org/modules.php?name=News&file=article&sid=7335

 

Confirmation de la neutralité par le Président de l’instance de transition :

http://www.cridem.org/modules.php?name=News&file=article&sid=7202

 

Communications antérieures de Conscience et Résistance :

 LOCATAIRE DU PALAIS PRESIDENTIEL: AVIS D'EXPULSION

Français

ATTENTION, ILS S’ESSAYENT A S’INCRUSTER !

Français

ELECTIONS GENERALES EN MAURITANIE : CHRONIQUE DE L’INGERENCE

Français

LA DEROUTE DE LA TRANSITION EN MAURITANIE

Français

COMMENT CONTOURNER LES URNES : LES PRECAUTIONS

Français

ELECTIONS-MAURITANIE : MANIPULATION

Français

LA FIN D'UN MIRAGE

Français

L’IMPOSTURE EN MARCHE

Français

DANGEREUX, INADMISSIBLE !

Français

LE 3 AOUT: UN ANNIVERSAIRE CONTROVERSE

Français

PUTSCH EN MAURITANIE : DE L’ANNIVERSAIRE A L’INVENTAIRE DU PATRIMOINE

Français

LES DERNIERS MOIS LES PLUS DANGEREUX

Français

MAURITANIE : ACCROC EN VUE A LA NEUTRALITE DES MILITAIRES

Français

REFERENDUM: NOTRE POSITION

Français