Il y a quelques jours, l’armée nigérienne a pris en chasse, à Arlit, dans le nord u pays, deux voitures tout-terrain portant plaques mauritaniennes, dont l’un s’évanouira dans le désert. A bord du véhicule immobilisé sous la contrainte, se trouvait un chauffeur, lequel refusera de répondre aux questions, jusqu’à son transfert à Niamey.
D’abord, les douanes disent avoir découvert une tonne de cocaïne qui devait être écoulée vers l’Algérie, la Libye, le Tchad, le Soudan et le Golfe arabique.
Une seconde version viendra atténuer la première, dans une ambiance de confusion et d’embarras pour les autorités nigériennes : l’on ne perlera plus, le 22 septembre, que de la saisie d’une tonne de résine de cannabis, la seconde ayant disparu dans le véhicule fugitif.
Finalement, le convoyeur se réclamera d’une identité malienne ; Arabe Brabich, il reconnaît vivre en Mauritanie, depuis 1980, tout comme les autres acteurs de ce trafic ; il avoue aussi avoir travaillé, longtemps, pour l’homme d’affaires Abdallahi Ould Noueigued, cousin du Chef de l’Etat et propriétaire du groupe AON, l’un des plus importants du pays. Il comprend, notamment, la Banque Nationale de Mauritanie (BNM).
Cependant, le détenu refuse toujours de révéler la liste exacte de ses commanditaires ; il confesse que son activité prend sa source en Mauritanie et que la marchandise provient du Maroc. Enfin, il semble que le réseau bénéficie de relais d’approvisionnement en carburant et denrées illicites, tout le long de son trajet à travers la ceinture saharo-sahélienne.
Il est absolument exclu qu’une entreprise de cette ampleur puisse prospérer, à partir du même point de départ, sans de solides appuis au sein de l’appareil d’Etat mauritanien.
Pour se faire une idée générale de la contrebande dans le nord de la Mauritanie et comprendre ses enjeux matériels, nous vous invitons à relire, dessous, l’enquête de Conscience et Résistance, diffusée en début d’année.
NOTE DE SYNTHESE SUR LES INDICES DE LA DECONFITURE DANS LE NORD MAURITANIEN
Le système s’atomise à l’approche de sa chute.
Depuis un peu plus de 5 ans, le Tiris Zemmour est devenu la plateforme de trafics en tout genre, à un degré d’importance tel que l’autorité publique ( plutôt ce qui en subsiste ) s’efface progressivement, au profit des affairistes, selon le processus ininterrompu de privatisation des espaces pourvoyeurs d’argent. Contrairement aux dynamiques constatées ailleurs, où l’intrusion des contrebandiers consacre l’émergence de nouveaux pôles d’accumulation, il ne s’agit point, ici, d’une effraction dans l’ordre établi mais bien de son extension ; en effet, les nouveaux vendeurs de tout prolongent, de façon organique et sans médiation, les quelques clans qui monopolisent les ressources du pays ; le partage de ces avantages obéit à l’arithmétique subtile des alliances entre notables et s’exprime par des codes élaborés de délimitation des activités et des bénéfices, suivant la configuration du pouvoir dans le noyau directeur du système. Les prétoriens veillent au statu quo ante, tant il est vrai que la dissuasion militaire reste la seule garantie à l’artificialité de l’équilibre. La re-tribalisation des enjeux vitaux plonge la Mauritanie dans une lente dégradation de ce qui garantissait son unité, si précaire fût-elle.
En dépit de l’évidence, il serait complaisant de ne pas le rappeler : les commerçants maures "blancs" (Bidhanes), en particuliers ceux de l’Adrar et de l’Inchiri, sont les parrains de ce jeu aussi exclusif que fructueux. La loi, immémoriale, de la hiérarchie dans la domination, l’impose; les minorités hégémoniques entretiennent, plus efficacement qu’envers l’environnement, leurs propres inégalités. Elles lient ces dernières par le destin commun, la nécessité de se défendre, de durer et les contrôlent ainsi.
Se développe, en l’occurrence, un mode de production d’une relative cohérence, puisque la norme des élites réelles s’en accommode et le justifie ; de surcroît, il fait corps avec le fonctionnement des institutions ; sa rationalité tend, de jour en jour, à devenir l’échelle de sens, le méta-vocabulaire hors de quoi la valeur de la marchandise et la rhétorique de l’échange ne seraient intelligibles. Toute la vie dans l’espace mauritanien, en attendant que la somme des contradictions irrésolues accouche de la guerre de tous contre tous, se concentre désormais dans cette perversion du mercantilisme des privilèges qui est la régression même de l’économie. Le phénomène se dissémine, comme un encerclement, un peu partout sur les frontières. Insensiblement, le pays, entier, se transforme en marché à ciel ouvert d’avant la catastrophe ; nulle catégorie, ni matérielle ni morale, n’échappe plus à la désacralisation dans une société en crise de certitude et orpheline de repères, non point absolus mais simplement consensuels.
On y débite de tout, à la sauvette ; du privilège, de la licence, du décret, du cachet, du verdict et même de la fatwa sur mesure ; aucun bien abstrait n’y fait défaut à l’amplitude de l’offre. Les cigarettes à prix d’usine, les voitures volées, les surplus d’armes - y compris l’arsenal de l’armée mauritanienne - les millions de devises d’authenticité et de provenance plus ou moins nettes, transitent là, avant de s’insérer, honorablement, dans les circuits conventionnels, en Europe surtout. Plusieurs fois par mois, les têtes de pont de la machine à blanchir, confortablement installées à Banjul, Dakar, Rabat, Las Palmas, Madrid, Paris, Londres, s’empressent, déclarations en règle, de nourrir des comptes bancaires dont la suractivité ne semble pas retenir l’attention des organismes de traque financière. La Mauritanie pauvre, où la multiplicité des banques fait sourire quiconque possède l’humour de la lucidité, est devenue une escale de rêve sur le chemin des paradis fiscaux. Le chef de l’Etat et sa parentèle auront, en 20 ans de népotisme, mené à terme une réalisation d’importance stratégique, que leur généalogie d’épiciers ne saurait démentir.
Le périmètre entre Zouérate, Bir Moghreïn et le triangle de la frontière avec le Mali et l’Algérie ne relève plus de l’autorité centrale, considérée pour ce qu’elle doit être en théorie et qu’elle a cessé d’incarner, c'est-à-dire une force d’arbitrage légitime et impartiale. Les directives parvenues de Nouakchott, en matière de douanes, de transports routiers et d’attribution foncières répondent bien aux besoins de l’économie parallèle qui ne contredisent, d’ailleurs, les intérêts des groupes d’affaires inscrits dans la légalité. Les deux entités se confondent ; leur fausse diversité constitue l’essence du pouvoir, lequel doit se ménager des îlots lucratifs de pillage et de criminalité rentable, afin d’échapper à la pression de l’éthique libérale ; cette dernière admet les violations des droits élémentaires de la personne, les massacres sans auteur dans le cadre d’une guerre civile mais s’avère sourcilleuse devant le développement de la contrebande, de la contrefaçon et du blanchiment.
Nous produirons quelques exemples anecdotiques, sans doute en deçà de la réalité du terrain, qui mérite une attention spécifique ; c’est bien par là, que se manifesteront les premiers contrecoups de la décrépitude nationale.
- Le point de rencontre quotidien est un lieu particulièrement discret, à l’entrée de la ville minière de Zouérate; officie là, un personnage haut en couleur, une manière d’intrigant très hospitalier, chez qui défile, pour négocier et s’informer, tout ce que le Nord compte de gens susceptibles d’avoir une once d’autorité et de fortune. Les premiers y viennent proposer aux seconds, la protection que confère le titre officiel, ce qui suppose un certain sens de la menace et assez de force – statutaire ou brute - pour la rendre crédible, donc vendable. Le maître des céans perçoit une commission sur la commission et rend compte au gouverneur de région, l’oreille enregistreuse de la capitale.
- Les principaux entrepôts, généralement placés à l’abri des regards et hors de la ville, accueillent, de nuit, des convois en provenance des ports de Nouakchott et de Nouadhibou mais aussi de leurs principales destinations : le Sahara Occidental, le Sud de l’Algérie et le Nord du Mali ; ces endroits sont tenus par des prête-noms dont la notoriété trahit l’identité des commanditaires, tous membres de la Nomenklatura et dûment représentés au sein de divers secteurs de la Confédération Générale des Employeurs de Mauritanie (CGEM), ce patronat aux apparences de boutique honnête. Les plus actifs portent des patronymes peu confidentiels dans la région :
- El Hassen Ould Nt’ahah*, l’homme de main local du Groupe Abdallahi Ould Noueigued AON ; ses entrepôts disposent d’un service de sécurité à la hauteur du secret pesant qui y circule ;
- El Hadj Ould Kaber, jeune entrepreneur de moins de 35 ans est le plus prospère de tous, au point de procéder, par mois, au transfert, en Europe, d’un million d’Euro environ ;
- Hadrami Ould Taya*, choyé et craint par les autorités civiles et militaires, loue son nom, en guise de laisser-passer ;
- Ahmed Salem Ould Beyrouk, le moins tapageur, avec une activité circonscrite aux cigarettes et voitures d’occasion ;
- Mohamed Ould Jouly, gérant de la Mitsubishi et faire-valoir du Général Moulaye Ould Boukhreiss, aujourd’hui à la retraite ; il dispose, dans la lointaine localité de Touajil d’une concession de 10 km2, clôturée grâce aux traverses de la ligne de chemin de fer Zouérate-Nouadhibou, propriété de la Société Nationale Industrielle et Minière**. Un mur de sable et des barbelés complètent le dispositif ; le va-et-vient de véhicules lourds cadence les heures de cet endroit perdu à l’extrême nord-est de la Mauritanie. Ce qui se traite ici relève du mystère saharien.
L’appropriation du périmètre illustre, de façon flagrante, à quel paroxysme et manque de pudeur le commerce des influences peut conduire, parfois jusqu’au détriment du patrimoine écologique. L’histoire, révélatrice du nouvel univers de valeurs partagé par le peuple et ses gouvernants, date de quelques années, au temps où un jeune membre de la famille venait, à la surprise du sérail, d’être promu, Directeur-adjoint du financement au Ministère du Plan ; ses nouvelles fonctions le confrontèrent, un jour, aux conclusions des recherches hydrauliques dans l’extrême nord; par hasard, échouèrent sur son bureau les relevés de terrain d’où se dégageait la certitude que le sous-sol de Touajil abrite les ressources en eau souterraine les plus importantes d’Afrique : aussitôt, il en informa les parents et escamota le dossier ; quelques jours suffiront à Mohamed Ould Jouly, pour se porter acquéreur de la surface exacte, dont personne ne réclama le titre à la Direction des Domaines. Grâce à Moulaye Ould Boukhreiss, encore Colonel et chef d’Etat-Major National, les travaux débutèrent dès l’expiration du délai de contestation de trois mois ; la main d’œuvre et les engins du Génie Militaire, gratuitement, achevèrent le chantier avec promptitude; l’eau d’un forage domestique donna vie à la future base où poussent, pour l’instant des palmiers-prétexte, importés de l’Adrar voisin. Un groupe électrogène éclaire l’agitation nocturne.
Sur l’ensemble des convois, veillent des nervis Touaregs, recyclés de la guerre civile au Mali ; ils sont armés et fidèles ; d’après une réputation sans doute surfaite, ils s'inclinent à l’homicide facile. Ils côtoient des bergers de dromadaires, dont le degré d’instruction surprend le profane ; familiers du fameux téléphone Thouraya et des tout-terrains à GPS, ceux-là parcourent l’infini des sables, ouvrent l’œil, se surveillent et rendent compte, selon les obédiences respectives, aux services spéciaux du Mali, du Marco, de l’Algérie et de la RASD. La plupart, côté mauritanien, obéissent aux instructions de l’entrepreneur Mohamed Ould Bouamatou, Directeur de BSA, la société anonyme du même nom ; sa banque privée, dont l’un des frères du Chef de l’Etat (l’aîné Ahmed) et la Belgolaise détiennent les parts décisives, traîne une réputation sulfureuse, ce qui n’entame ni ne ralentit l’ascension du Président de la CGEM, parvenu, en moins de 10 ans, à une position enviée dans le premier cercle.
L’on pourrait croire que les promoteurs de ces négoces obscurs agissent sans coordination ; en l’espèce, il y aurait cécité. Régulièrement, ils se réunissent autour d’un petit projet maraîcher à Oum Dhveirat ; là, entre un inoffensif carré d’oignons et d’improbables carottes, ils renégocient et redéfinissent la géographie de leurs intérêts ; l’avenir collectif de la Mauritanie se froisse entre leurs mains, imprévoyantes.
Enfin, il ne ressortit plus à la confidence que les salafistes algériens se ravitaillent dans le Tiris Zemmour où ils disposent, parmi la nébuleuse de l’affairisme ambiant, de fournisseurs d’autant moins regardants que la rémunération leur parvient en devises fortes. Le paradoxe réside ailleurs ; au moment où le Colonel Ould Sid’Ahmed Taya tente de sous-traiter aux américains la prévention sous-régionale du terrorisme, certains piliers du pouvoir et non les moindres se nourrissent sur le compte de ses projections sécuritaires ; en marchands ambulants, ils pratiquent l’observance scrupuleuse du principe de la rentabilité à court terme, dans un environnement dominé par l’urgence ; presque tous ont acheté une retraite secondaire sous les cieux pacifiés de l’Europe ; la catastrophe ne les surprendra point. Et puis, l’argent n’a pas d’odeur, de surcroît lorsque les lendemains fleurent l’imminence du désenchantement.
* cousins du chef de l’Etat, de la tribu Smassid, ultra-minoritaire et commerçante. Ses capitaines d’industrie exercent un quasi monopole sur le transport, l’import-export, les banques, les assurances, les pêches industrielle et artisanale, le tourisme et l’appareil sécuritaire. Elle se confond avec le régime qu’aucune voix discordante en son sein ne vient réprouver, même pas sur le mode velléitaire.
** La SNIM-SEM, premier employeur après l’Etat, décline doucement sous la direction de Mohamed Salem Ould Heyine, autre cousin inamovible du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya.