Les limites du changement annoncé
Le 3 juin 2006, dans la ville de Rosso, lors d’une adresse publique aux mauritaniens, le Président du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) s’est livré à l’exercice oratoire le plus sujet à contestation depuis le renversement de la dictature, le 3 août 2005. En répétant les formules « je n’accepterai pas, je ne laisserai personne, je ne puis admettre », le Colonel Ely Ould Mohamed Vall s’est exprimé sur un ton où l’usage du futur sans terme laisse entendre que ses choix et convictions s’imposeraient, de manière structurelle, à la Mauritanie, même après la fin de la phase transitoire.
D’abord, il justifia le maintien des partis islamistes hors des limites de la démocratie, thème récurrent dans la ligne du CMJD ; connaissant les conseillers de l’orateur, il est à craindre que les termes utilisés ne relevassent d’une provocation, très élaborée, en vue de susciter un accès de violence religieuse, afin de prolonger la durée de vie du régime.
Ensuite, il s’est adonné à une tentative inédite de révisionnisme au sujet de l’esclavage en Mauritanie. Sur le mode du déni par la relativisation, il dira, visiblement remonté : « Donc, sur le plan légal, depuis 40 ans, nous avons aboli l’esclavage, nous n’avons jamais cessé de l’abolir sur le plan juridique. Nous sommes donc tout à fait abolitionnistes. Ceux qui parlent d’esclavage sur le plan de la forme et sur le plan juridique sont ceux là mêmes qui veulent l’entretenir comme slogan pour aboutir à d’autres choses que l’abolition, car ce n’est pas un problème juridique. Ils posent le problème de l’esclavage afin de faire condamner notre pays comme esclavagiste. Nous ne sommes ni des esclavagistes ni des esclaves et nous ne l’avons jamais été. Je reviens sur cette question pour dire encore qu’elle ne se pose pas du point de vue de la loi. Nous sommes un pays comme un autre, qui a connu l’existence de classes sociales, nous ne le nions pas. Mais nous n’étions pas les seuls. Pourquoi donc parler de l’esclavage ? Y a t-il quelqu’un ici qui n’est pas sujet de droit ? S’il y en a, qu’il vienne nous le dire. Toute société qui a connu la division entre classes sociales en subit les séquelles. »
L’auteur de ces mots feint d’ignorer que la revendication du jour n’est plus l’abolition formelle mais l’éradication, dans la pratique sociale. En Mauritanie, les lois existent - même si elles évitent soigneusement le mot « esclavage » - mais leur application se heurte à l’impunité qui constitue le ciment de l’ordre et de la légalité.
Plus loin, il se fera plus menaçant, sans se gêner de recourir à la propagande des services de sécurité de la dictature, contre les militants des droits de l’Homme : « nous n’avons pas le droit de profiter de la misère et de l’ignorance de notre peuple pour faire commerce. On ne commercialise pas la misère d’un peuple. Et je le répète devant vous tous : le problème de l’égalité sociale et de la citoyenneté c’est notre problème à tous et nous ne devons le concéder ni à des groupes ni à des groupuscules. »
Le propos surprend d’autant plus qu’il contredit les déclarations du susdit, dans la capitale de l’Inchiri, il y a de cela peu de temps ; le 27 mai 2006, il se risquait à dire : « J’aborderai, ici, un point soulevé à travers une banderole que je vois, devant moi, où est écrit : oui pour l’abolition de l’esclavage. Je dis et je le répète : oui pour l’abolition de l’esclavage, de tous les esclavages. Je dis, en plus de cela, que je suis le premier adhérent à toutes les institutions abolitionnistes de l’esclavage et que j’inscris les 3 millions de Mauritaniens dans toutes les institutions abolitionnistes de l’esclavage, qu’il s’agisse de l’esclavage de type traditionnel, de l’esclavage des groupuscules politiques ou de l’esclavage des groupuscules ethniques. Je m’élève contre l’esclavage de quel que type qu’il soit, que ce soit dans la tête, dans les idées ou dans les comportements et je demande à tous les Mauritaniens d’aller en ce sens. »
Aujourd’hui, il se pose une vraie difficulté, pour les mauritaniens : lequel des deux Ely Ould Mohamed Fall faut-il croire ? Celui d’Akjoujt, résolument abolitionniste ou son contraire de Rosso, englué dans le démenti défensif ?
Conscience et Résistance rappelle que le Président du CMJD est au courant de toutes les tentatives de diluer les affaires d’esclavage qui éclatent en Mauritanie ; la majorité des cas est étouffée sous la censure, les menaces ou la certitude de ne jamais aboutir; le Chef de l’Etat avait suivi, de près, la dernière du genre, le fameux cas Jabhallah, intervenu, en mars 2005, dans la région du Trarza. Les autorités administratives, la gendarmerie, le PRDS ( ex parti au pouvoir ), les notables tribaux et les caméras de l’unique télévision avaient alors été embrigadés, pour maquiller l’authentique fuite d’une captive, en vulgaire montage de l’association SOS Esclaves. Des témoins et un journaliste furent gardés à vue pendant plusieurs semaines et tout ce que le régime de l’époque comptait de voix autorisées, de cadres, d’agents d’influence, se mobilisera pour faire triompher le mensonge sur la vérité, laquelle éclatera, enfin, après le putsch libérateur du 3 août 2005. Le Colonel Ely Ould Mohamed Vall sait tout cela et s’était alors offusqué de la méthode, au moins une fois, évidemment en privé. Il était Directeur Général de la Sûreté Nationale, une perspective d’où la nature discriminatoire et ethniciste du système n’échappait à son observation.
Or, dans le discours de Rosso, se renouvelle l’amère impression que seule est particulariste et antinationale, l’expression de la révolte, non celle de la domination. L’hégémonie matérielle et symbolique des tribus Bidhane et leur soustraction au droit semblent, ici, ressortir de l’ordre naturel de la création. Leur remise en cause devient la pathologie à traiter d’urgence, le scandale innommable, la cause de toutes les alarmes. Quand la victime proteste, elle se heurte au blâme ; « tais-toi extrémiste », lui rétorque-t-on, depuis l’Indépendance ! De l’aveu partiel, l’on réévalue le tort à la baisse, pour parvenir, assez vite, à sa dénégation pure et simple. Ainsi se reproduit le système inégalitaire, toujours prompt à ressentir, comme une agression, la moindre velléité de partage et jusqu’à l’infime vœu de réparation.
La tribune du Chef de l’Etat à Rosso entretient la frustration sur des sujets de douleur toujours vive ; elle participe à confondre le jugement des citoyens et brouille les objectifs de la transition. Le Président provisoire de tous les mauritaniens ne devrait pas se fâcher ni se contredire en public, encore moins tenir le langage qui complaît seulement à une partie de ses compatriotes.
Les esclaves et descendants d’esclaves, tout comme les survivants aux tueries racistes de 1989-1991 espéraient des mots de compassion, l’esquisse d’une demande de pardon, les prémisses du dédommagement. Tous devront attendre l’homme providentiel, enfin capable de regarder la réalité, sans fards. Le changement du 3 août 2005 n’est pas pour eux.
Conscience et Résistance Le 7 juin 2006
Liens connexes :
I/ Agence Mauritanienne d’Information :http://www.ami.mr/fr/defaultfr.htm
- Agence Mauritanienne d’Information, Actualités, Archives d’actualité, mois de juin, bulletin du samedi 3
Agence Mauritanienne d’Information, Actualités, Archives d’actualité, mois de mai, bulletin du samedi 27
II/ SOS Esclaves : www.sosesclaves.org
ESCLAVAGE EN MAURITANIE: LA DIFFICULTE DE L'AVEU
ESCLAVAGE EN MAURITANIE: RECONNAISSANCE EXPLICITE MAIS SANS SUITES
UN ESCLAVE RACHETE SA LIBERTE EN MAURITANIE
AFFAIRE DE KHADAMA: NOUVEAU CAS D'ESCLAVAGE EN MAURITANIE
ESCALAVAGE EN MAURITANIE/ SOS ESCLAVES PERSISTE ET SIGNE
AFFAIRE D’ESCLAVAGE EN MAURITANIE :COMMUNIQUE DE PRESSE du FONADH
AFFAIRE D’ESCLAVAGE EN MAURITANIE : MISE AU POINT IMPORTANTE
AFFAIRE D'ESCLAVAGE EN MAURITANIE: REACTION DU FONADH
D’UN CAS D’ESCLAVAGE A UNE AFFAIRE D’ETAT : RADIOSCOPIE D’UN MONTAGE AMATEUR
MAURITANIE : ENCORE UNE ESCLAVE EN FUITE