Vous trouverez, dessous, le compte-rendu de la première prise de parole du Commandant Saleh Ould Hanena, Président des Cavaliers du Changement, dont le procès se poursuit, à Ouad Naga, en même temps que 190 autres personnes, dont des présumés putschistes, un ancien chef d’Etat, 2 leaders de l’opposition démocratique et 3 figures majeures de l’islamisme réformiste en Mauritanie.  

La « prestation de Saleh Ould Hanena, saluée par les acclamations de l’assistance et relayée aussitôt aux quatre coins du pays, semble avoir surpris les autorités judicaires ; aussi, ce matin du 22 décembre 2004, le Président de la Cour a-t-il précisé que l’audition du principal accusé est différée. Une telle décision ne peut être prise qu’en haut lieu. Selon les commentateurs, Saleh Ould Hanena reconnaît, à demi-mot, avoir subi, durant l’interrogatoire, l’injection ou l’absorption forcée de substances psychotropes. En 2001, les avocats du détenu Chbih Ould Cheikh Melaïnine avaient dénoncé, contre leur client, l’usage de méthodes similaires. 

En formules précises et directes, il évoque le racisme contre les négro-africains et les Haratine. 

Il importe aussi de noter cette réaction singulière du magistrat qui dirige les débats, lorsqu’il déclare être fier des relations diplomatiques entre la Mauritanie et Israël, violant ainsi son mandat.  

Les sources, que nous adoptons ici correspondent aux témoignages concordants des observateurs présents à l’audience et s’appuient sur la synthèse du journal arabophone en ligne www.alakhbar.info ; les faits datent du mardi 21/12/2004. 

Titre : Saleh Ould Hannena : « Je n’ai pas dirigé une association de malfaiteurs mais j’ai voulu renverser un régime en perte de légitimité, dans ses origines et dans sa continuité. » 

L’épouse du commandant Saleh O. Hanenna dit : « Je dormirai ce soir, tranquille, car j’ai vu mon mari dans une situation qui sied aux hommes libres ». Ses filles aussi ont parlé de leur fierté, après avoir vu leur père ; elles espèrent que sa prise de parole dérangera le pouvoir et ses laudateurs. Les avocats ont insisté, afin que Saleh puisse voir sa famille. Le juge a accepté ; l’épouse et ses filles sont montées, jusqu’à l’estrade, pour dire bonjour au détenu ; l’étreinte familiale fut un grande moment d’émotion, ressenti par le public.  

Cette journée a été caractérisée par les youyous des femmes et les cris d’admiration du public. 

Saleh a parlé clairement, il est apparu confiant. Il a commencé par dire, en substance : « Monsieur le Juge, Président de la cour, avant de répondre à vos questions, j’aimerai parler de quelques vérités susceptibles d’aider la justice à la compréhension de cette affaire et à la facilitation de la procédure de ce dossier. Je veux, à travers vous, parler du degré atteint par la machine de torture dans notre cher pays, sur les mains des tortionnaires. Ce que ces hommes d’honneur ont vécu, comme sévices bestiaux, par les mains de la police, dans la prison de Guantanamo-Deddahi, constitue une tragédie, qui s’ajoute aux autres crimes commis à l’encontre de cette nation et de ce peuple chéris.  

Le fruit de l’imagination policière - de faits et d’histoires - est un tissu de mensonge et de falsifications, qui constituent une tentative flagrante de tromper la justice. Jadis, les individus mourraient sous la torture mais, maintenant, les tortionnaires, avec l’aide de leurs maîtres américains, ont inventé de nouvelles méthodes qui maintiennent l’homme entre la vie et la mort. Il n’est pas mort pour que son nom s’ajoute à la liste noire de ce régime et il n’est pas vivant pour qu’il distingue ce qu’il dit. 

Le juge tente de poser une question. 

Saleh Ould Hanena. : Monsieur le Président, s’il vous plait, ne me coupez pas, je suis décidé à dire ce que je veux. Les mains de ces tortionnaires sont arrivées à conserver ces hommes d’honneur, vivants, sous une torture insupportable. 

L’invention des histoires était une spécialité des hommes de lettres mais, dorénavant, elle est devenue propriété de la police ; elle enrichit la liste noire des torture de citoyens. Par conséquent, les procès verbaux ne constituent, aucunement, une preuve et donc nul jugement ne peut s’y appuyer.  

L’Histoire écrira les crimes qu’ils ont commis et ceci s’ajoutera aux massacres des négro-africains 1989-1991. les tortionnaires paieront cette facture, ici-bas et seront châtiés, dans l’au-delà. J’ai lu le procès verbal que le juge a préparé et cela m’a surpris, tout comme le procès verbal de la police ; c’est un tissu de mensonges et de falsifications, car il y est écrit que tous les prévenus ont reconnu ; la vérité est toute autre, Monsieur le Président ; un juge d’instruction, qui imite la police de Deddahi Ould Abdallahi, finira par tromper la justice et mentir au sujet de ses prévenus.  

Quand à l’accusation, je n’ai jamais porté les armes contre la Mauritanie comme vous l’avez dit mais, j’ai lutté contre un régime corrompu, pour débarrasser un pays de ses ravisseurs. J’ai accompli un coup d’Etat, militaire, de l’intérieur de cette institution qui est l’armée, exactement comme le Colonel Ould Taya, sauf que je voulais libérer le pays alors que lui était en connivence avec l’étranger, pour détruire la Mauritanie et ses citoyens. Je n’ai jamais dirigé d’association de malfaiteurs mais ai œuvré, pour mettre fin à un régime qui a perdu sa légitimité, à ses débuts et jusqu’à nos jours. Où était le parquet le 12 Décembre 1984, quand Ould Taya a dirigé le coup d’Etat ?  

Où étiez-vous, Monsieur Le Président, quant il a conduit le pays dans l’impasse ?  

- Qui sont les leaders de la tentative du 8 juin ? 

- Il n’y a pas de leader, juste des personnes qui ont des idéaux en commun et ont œuvré, ensemble, afin de les concrétiser sur le terrain.

 

- Qui sont-ils ? 

- C’est un groupe de jeunes, qui ont pensé au coup d’Etat, sous l’influence d’un présent douloureux et d’une conscience de leur devoir. Entre autres, il y avait Mohamed Ould. Cheikhna, Ahmed Salem Ould Kabbach, Mohamed Ould Saleck et, vers la fin, Abderrahmane Ould Mini. Mais avant de me poser des questions sur le coup d’état, vous devriez m’interroger sur ses causes. Avec cette hiérarchisation, vous gagnez en pertinence. Avec de bons débuts, on arrivera à de meilleures conclusions, le but étant la vérité et la justice. 

- Je te demanderai les causes plus tard mais, dis-moi d’abord, quelle était ta mission, la nuit du 8 juin ? 

- Mohamed Ould Cheikhna devait s’occuper des chars. Ma mission est celle-ci : je suis resté au Bataillon Blindé ( BB )1, jusqu’à 2 heures du matin ; je suis ensuite allé, à la Présidence, puis à la Radio, où je suis resté jusqu’au matin. Après je suis retourné au Bataillon Blindé, puis à l’Etat major de la gendarmerie. Quand je me suis assuré qu’il était sous contrôle, je me suis dirigé à l’Etat Major de l’armée que j’ai trouvé également sous maîtrise. 

- Aux commandes de quoi ? Un char ?  

- Evidemment. 

- Qu’as-tu trouvé à la Présidence ?  

- Un groupe d’officiers qui sortait du domicile du Président. Comme ils n’ont pas trouvé ce dernier, je leur ai donné l’ordre de garder les alentours. 

- Quels officiers ? As-tu vu les officiers Saadna Ould Hamady et Mohamed Ould Hamma Vezzaz ? 

- Les officiers sont Mohamed Ould Cheikhna et Yarba. Après avoir quitté le BB, j’ai demandé à Ould Moussa de prendre trois chars puis de regagner le commandement de l’Etat Major ; je suis parti à l’Etat Major de la Gendarmerie, pour m’assurer qu’il est sous contrôle, avant de regagner le commandement de l’Etat Major de l’Armée. Quand à Saadna Ould Hamady et Mohamed Ould Hamme Vezzaz, je ne les ai pas vu contrairement à ce que vous venez de dire. Mais, Monsieur Le Président, n’oubliez-pas les causes. 

- Où es-tu allé, après le 8 juin ? Qui vous a préparé les maisons où vous avez séjourné à Bouhdida et Dar Naïm ? 

- Les maisons ont été préparées, par des individus que je ne connais pas. Il y a une personne nommée Inejih, que je ne connais pas personnellement - c’est un pseudonyme, je crois - qui a mis une maison à notre disposition ; nous y sommes restés 20 jours, après la tentative de coup d’Etat, puis nous nous sommes dirigés vers le Mali, pas la route de l’Espoir, en passant par la ville de Tintane, dans le centre du pays.  

A Kiffa, nous avons eu un accident de route, puis nous avons été transportés, par une autre personne que je ne connais pas, qui a été envoyé par le camarade qui était avec nous ; il nous a déposé dans une maison à Tintane, propriété d’un monsieur dont j’ignore le nom, car je ne l’ai jamais vu, ni avant ni après. Puis nous nous sommes dirigés vers la ville malienne de Khayes, avant d’arriver au Burkina Faso. 

- Qui vous logeait au Burkina Faso ? 

- Nous ne sommes plus à la crèche, le plus jeune d’entre nous a 40 ans. La culture de l’hôte existe uniquement en Mauritanie ; à l’étranger il y a les hôtels et les maisons à louer ; le reste c’est l’imagination de la police. 

- Connais-tu Ould Hreimou ?  

- Nous utilisons, uniquement, de pseudonymes ; je croyais qu’il s’appelait Aleyé, mais une fois que je l’ai vu, j’ai compris que ce n’est pas lui mais qu’Aleyé c’est Moulay Ould Brahim. 

- D’où avez-vous obtenu les aides ? 

- Nous n’avons jamais reçu d’aides de l’intérieur ou de l’étranger, de la part d’aucun parti politique ni d’aucun pays. Nous sommes une organisation, qui a ses sympathisants, commerçants, étudiants et simples citoyens. L’argent nous arrivait par virement bancaire. 

- Nous croyons que Ould Hreimou collectait les sommes, pour les restituer à Ould Syam, qui les distribuait aux familles des détenus. Avez-vous reçu une aide financière des politiciens ? 

- Jamais. Jamais, nous n’avons reçu de financement des chefs de parti, ni de la Libye, contrairement à ce que la police de Deddahi prétend. 

- La catastrophe c’est votre relation avec l’ex-militaire Breika Ould M’Bareck ! 

- C’est un patriote opposant ; après avoir constaté la fraude massive lors des élections, il nous a rejoint, car il pense que nous représentons le seul espoir encore capable d’opérer les changements. 

- Voici la question que tu attends ? Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre les armes ? 

- Le prophète (Paix et Salut sur Lui) dit : « Celui qui ne s’intéresse pas à la vie des musulmans n’en fait pas partie ». Nous sommes des citoyens, nous ressentons les douleurs de la société et ses problèmes ; cette perception diffère, des uns aux autres. L’un peut mentir et l’autre peut refuser le mensonge, la falsification et la duperie. La providence a voulu que nous soyons du second genre. La mafia, qui dirige la Mauritanie actuellement, est arrivée au pouvoir, par coup d’Etat, le 12/12/1984, avec une aide étrangère. Elle a étendu sa mainmise, par la force et a placé ce pays sous sa coupe ; par conséquent, lui désobéir constitue une priorité juridique, patriotique et humanitaire. Et je crois savoir que la loi islamique est notre repère ou, en tout cas, elle devrait l’être.  

Il y a donc deux possibilités pour arriver au pouvoir : la première : que le dirigeant soit choisi, par le conseil des sages (ehl el hall wa el aqd) et que l’ensemble des citoyens lui prête allégeance. La deuxième est qu’il soit élu, par le peuple, conformément au texte constitutionnel récemment mis en vigueur. Mais ce que le colonel Ould Taya et sa mafia ont fait, le 12/12/84, ne correspond ni à l’un ni à l’autre. C’est un coup d’Etat qui, contrairement aux autres, a été commandité par la France et supervisé par le Chef d’Etat Major Jeannou Lacaze, en plein jour ; il relève d’une trahison à un Président qui a mis sa confiance en des hommes qui ne la méritent pas.  

Le procureur de la République interrompt SalehOuld Hanena, en disant qu’il est hors sujet. 

- Gardons notre calme. Ceci est dans notre intérêt et dans l’intérêt de l’histoire. Les années de règne du colonel Ould Taya constituent une calamité. Ils ( ses partisans et lui ) ont effectué une prise d’otage de ce pays, par la force et j’insiste sur le mot « force ». Ils ont conduit la Mauritanie vers la catastrophe. 

- Saleh, tout ceci est hors sujet ! Tu nous fais perdre notre temps ! 

- M. Le Président, le procès de Milosevic dure depuis 2 ans et ses juges ne lui ont jamais ordonné de se taire, car ils ne sont pas pressés. Leur but est de connaître la vérité. Ce régime a commis, en 1991, des boucheries, contre 400 soldats, parmi ses citoyens négro-africains. Ils ont été arrêtés, sans procès et en plein jour. 240 d’entre eux ont été exécutés, de sang froid. Le colonel, qui fait partie de ce procès et qui est assis à vos côtés, en est témoin. A l’époque, j’étais là-bas, responsable de la sécurité extérieure. Sans parler des femmes enceintes sur la rive du fleuve, ni des vieux et nourrissons, ni des purges dans la gendarmerie, la police et la garde, ce fut insupportable.Ce qui est arrivé aux baathistes est aussi inoubliable. Ils ont été tous limogés de l’armée, du jour au lendemain. 

Ce qui est arrivé aux islamistes, en 1994 et 2003, est dangereux, sans parler des élections du 7 novembre et de la machine frauduleuse que tout le monde connaît. 2003 fût l’année de l’injustice.  

Peut-on parler de la légitimité d’un régime qui met tout en œuvre, pour faire peur aux citoyens ?  

Les partis sont soit refusés, soit dissous, soit marginalisés. Les opposants politiques ou militaires sont humiliés. Quand au détournement des deniers publics, on peut en parler des jours et des jours. La Société Mauritanienne d’Assurances et de Réassurances ( SMAR ) en est l’exemple flagrant. Tout ceci est accompagné d’une dépréciation des valeurs : le vol est devenu « tvegrich2 », le mensonge une innovation, et devenir laudateur est synonyme de réussite sociale. C’est un pays spolié par une bande de chats gras.  

L’institution militaire, dont je fais partie, n’a pas été épargnée. Nous recevions des ordres, selon quoi l’on ne doit jamais accepter un négro-africain ni un hartani3, dans l’armée, surtout pas d’officier. Cette situation a failli mener le pays à la guerre civile. J’en sais quelque chose, car j’ai passé 7 ans au Deuxième Bureau ( B2). Les bourses sont octroyées aux vauriens et aux fils des officiers supérieurs et des hauts fonctionnaires. La promotion s’acquiert dans un cadre très restreint.

L’éducation est délabrée. 

Mais le plus grave ce sont les relations avec Israël. Monsieur Le Président, vous connaissez le danger des sionistes.  

- Nous sommes très fiers de ces relations. 

- Moi je n’y vois qu’une trahison vis-à-vis de Dieu et des musulmans.  M. Le Président, je suis malade et  voudrais me reposer, avant de continuer. Ma fatigue a atteint un degré, en quoi il m’est difficile de me concentrer. 

Le juge ordonne la suspension de séance,  jusqu’au mercredi, 22 décembre 2004, à 9 heures du matin.


1 les parenthèse sont ajoutées par le traducteur, tout comme la répartition des paragraphes et l’adaptation de la ponctuation à la syntaxe française.

2 Bravoure, en Hassaniya, la langue vernaculaire, dérivée de l’arabo-berbère en vigueur chez les populations maures, dans le Sahara et le Sahel

3 Hartani, singulier de Haratine, qui désigne, dans l’ aire précitée, les descendants d’esclaves, négro-africains par leur ascendance et arabo-berbères, par l’assimilation à la culture de leurs maîtres.