UN TEMOIGNAGE CLAIRVOYANT 

A l'heure des faux complots, des remaniements sécuritaires et d'hypothétiques connexions du terrorisme en Mauritanie, ce texte récent du Parti Sawab a retenu notre attention, par sa lucidité exceptionnelle.  

Conscience et Résistance vous en recommande la lecture.  

 

Parti SAWAB 

Note sur le Dialogue Politique 

De plus en plus de gens réclament le dialogue politique, de plus en plus de gens parlent de dialogue, comme s’il était amorcé ou envisagé par ceux qui l’ont toujours refusé. Certains ont même entretenu la confusion qu’un récent forum avait organisé le dialogue politique et, d’Akjoujt, ils ont reçu ce renfort sibyllin en forme d’oracle : le forum a été positif ! Pour qui ? Certainement pas pour la démocratie, certainement pas pour le dénouement de la crise politique qui étreint le pays, certainement pas pour la misère des pauvres et la paupérisation des classes moyennes. Pourquoi ? Parce que simplement ces questions n’étaient pas à l’ordre du jour du forum.

Peut-on encore espérer tromper une population debout dans un van de braises, ou peut-on, à ce stade de l’évolution des choses, se tromper encore à ce point sur les nécessités de la situation, les exigences du moment et les urgences du chaos rampant ?

Une mentalité d’épicier pense pouvoir gagner du temps, en attendant les retombées du pétrole et croit, sincèrement, que les pétrodollars résoudront non seulement la crise politique – en quoi le peuvent-ils ? Démontrons ! – mais aussi tous nos problèmes quels qu’ils soient, présents et futurs.

Le Parti SAWAB ne croyant nullement que les pétrodollars noieront nos problèmes et n’étant pas prédisposé à tromper qui que ce soit de l’opinion publique, de la population, de ses amis de l’opposition, ni même du régime gouvernant, n’avait pas cru nécessaire d’autoriser certains de ses membres invités au débat sans objet pertinent à prendre part à une manœuvre.

Le Parti avait, il y a un an, jour pour jour, à l’occasion de sa fondation, formulé son analyse de la situation qui prévaut dans le pays et les causes profondes de la crise.

Ces causes se ramènent principalement à l’absence de démocratie et à l’exercice solitaire du pouvoir, sur un fond d’injustices et d’accaparement des richesses par une minorité infime.

Toute discussion, tout dialogue, dans le contexte actuel de la Mauritanie qui ne viserait pas le rétablissement de l’équilibre des pouvoirs et l’instauration d’institutions démocratiques véritables équivaudrait à gratter une montagne avec ses ongles. Le mal vient de ce Gouvernement sans pouvoirs, de ce Parlement sans droits et sans devoirs, de cette Justice alliant incompétence et servilité et de cette gestion dont personne ne répond.

Devant les problèmes nombreux et ardus qui nous tiraillent de toute part et face à l’ouragan qui en est la source, les discussions sectorielles ou théoriques s’avéreront rapidement oiseuses et fastidieuses.

Discuter des valeurs démocratiques et de citoyenneté ? Où ? Dans une démocratie ou dans un régime de pouvoir personnel ! Chez M. Gbagbo et chez M. Hosni Moubarak ou en Suède et en Suisse ?

Parler des problèmes culturels ? Il y a toutes les chances que nous ne tombions jamais d’accord. Nous avons déjà des religions établies sur ces questions et il serait sage de ne pas remuer le couteau dans la plaie.

Etudier les questions économiques ? Nous étalerons inutilement nos divergences irréconciliables. Menés depuis 20 ans par le fouet du FMI et de la Banque Mondiale, beaucoup n’arrivent pas à accepter de se livrer d’eux-mêmes à la « main invisible » qui guide le libéralisme sauvage et inhumain, comme ils ne découvrent aucune vertu au « Consensus » de Washington.

La liberté pour les forts d’écraser les faibles, l’opulence des grands groupes, plus de richesse pour les riches, plus de misère pour les pauvres, la concentration de la richesse entre des mains de plus en plus réduites, les monopoles officiels ou de fait, protégés par le Pouvoir, cette situation vécue au quotidien ne peut être l’objet d’accord.

Le Parti SAWAB pense que l’économie est faite pour les hommes, non l’inverse. Elle est faite pour le bonheur des hommes, elle doit être organisée en conséquence pour leur bien. Si elle écrase les faibles, les pauvres, les travailleurs, les classes moyennes, les ruraux, comme c’est présentement le cas, si elle est une machine infernale de production de la misère et de la pauvreté, elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : un système d’oppression, de domination et d’exploitation diabolique intolérable. Personne dans les couches populaires ne peut l’accepter, mais tout le monde peut la subir avec douleur, comme c’est le cas.

Si nous parlons politique étrangère, le récent tollé général, contre les relations avec Israël, a suffisamment montré combien il était inutile d’en discuter, combien nous n’étions pas au même diapason et combien les choix en la matière sont maintenus par la répression pure. Par la répression on ne peut rien construire, ni maintenir de durable. Et, en tout état de cause, on ne réunira dialogue et répression que le jour où on conciliera l’eau et le feu. Ou c’est l’un ou c’est l’autre.

C’est dire qu’il est impossible de dégager des solutions et des opinions unanimes sur les nombreuses questions qui nous tiennent à cœur et nous préoccupent. Cette chimère est dépassée. Elle est non seulement impossible, mais elle n’est même pas nécessaire à la solution de nos problèmes. Nous continuerons, comme tous les peuples, à avoir des point de vue différents ou divergents. Il n’y a pas de solution miracle ou unanime. Il n’y a que des approches – des approches seulement – fondées sur la Raison qui peuvent nous réunir, des approches rationnelles ouvrant les conditions de possibilités de solutions alternatives, multiples et différentes, mais acceptables pour tous, le jour où elles seront sanctionnées par le scrutin populaire libre et honnête.

Nous devons déterminer ce que nous cherchons par le dialogue, grâce à une anticipation synthétique de l’esprit, sinon nous risquons de ne jamais le trouver. Il est d’ailleurs à découvrir, non à déduire, et c’est toute la subtilité de la démarche ; ce que nous cherchons, ce que nous pouvons chercher c’est organiser nos différences et nos divergences. Cela s’appèle mettre en place la démocratie. C’est ce nœud fondamental qui conditionne tout qui manque, qui peut être consensuel et qui permet toutes les approches et ouvre les possibilités de solutions non conflictuelles.

Comment mettre en place une vraie démocratie, c’est le seul objet possible et honnête d’un dialogue politique dans les conditions actuelles de la Mauritanie. Toute autre tentative de noyer le sujet, de le contourner ou de l’ignorer équivaut à préserver une situation volatile, échappant au contrôle de tous – sans exception – et à maintenir à l’optimum le climat où a prospéré jusqu’ici la dangereuse crise politique qui rend l’avenir chaque jour de plus en plus incertain.

Le temps des fronts nationaux, des unions nationales,  de l’unanimisme réducteur et trompeur, prétendant réduire toutes les opinions politiques à quelques slogans, est révolu, comme le temps où un parti dominant par les moyens de l’Etat ou un pouvoir en place maître de l’appareil d’Etat organise son attelage à sa guise et y accroche quelques autres wagons vides n’est plus convainquant. Une franchise du jeu s’impose désormais.

L’ère que nous vivons est une période de différences et d’opinions libres divergentes et c’est l’acceptation de cet ABC de la démocratie qui nous a manqué jusqu’ici. Jusqu’ici une seule opinion politique a droit de cité, c’est le règne de la culture de la pensée unique et du monolithisme sans partage. Cet état de sous-développement intellectuel et politique est devenu inacceptable et dépassé dans le monde d’aujourd’hui. Des virages aigus sont nécessaires, des remises en causes déchirantes s’imposent si l’on sait déchiffrer tout ce que tracent les illettrés, tout ce que murmurent les gens sans opinion politique connue.

La diversité des opinions et la multiplicité des organisations ne peut plus être un crime dans le monde moderne, comme l’infaillibilité des dirigeants, du fait simplement qu’ils disposent de la force publique, n’est plus crue. La vérité est relative et partagée.

Si personne n’a le monopole de la vérité, si personne n’a de vérité révélée à imposer, si les opinions ne sont plus des crimes, alors, c’est une atmosphère favorable pour que le dialogue s’engage.

Mais le dialogue politique doit d’abord être reconnu et promu par ceux qui l’ont toujours refusé et empêché. S’il est nécessaire, s’il est utile, s’il s’impose il doit faire l’objet d’une déclaration publique et des indices et des signes probants doivent montrer qu’il n’est pas une mascarade et qu’il n’est plus tabou. Un vrai dialogue n’est pas une assemblée de compagnons. On n’y met pas qui on veut. On n’en écarte pas qui on veut. Là encore, il faut jouer franc jeu. La crédibilité du dialogue est à ce prix.

Le dialogue en Mauritanie, en 2005, ne se fait pas sur une page blanche. Il doit tenir compte du contexte conjoncturel où il intervient. L’ombre d’un lourd passif pèse sur ses destinées. Ces lourdes peines prononcées à Ouad Naga, dans une caserne, lui donneront toujours un goût amer, une teinte surréaliste tant qu’elles ne sont pas amnistiées. La perte des droits civiques et politiques de certains hommes politiques à la fin de l’année 2003 est une véritable bourde inexplicable qui n’honore pas la « démocratie » à la mauritanienne. Ces exilés volontaires ou forcés qui ne peuvent rentrer dans leur pays sont une autre anomalie à corriger d’autant plus qu’on ne leur connaît pas de crime, autre que celui d’opinion. Les récentes arrestations, s’il s’avérait qu’elles ne sont pas liées au terrorisme islamiste, auront été un mauvais épilogue du forum passé et un très mauvais prologue à un dialogue véritable. Dans tous les cas dialogue et arrestations ne riment pas.

Certes, une entente entre toutes les parties participantes à un dialogue visant l’établissement d’une vraie démocratie devrait subséquemment entraîner automatiquement un engagement tacite ou écrit de bannir la violence dans l’action politique et l’arbitraire dans l’exercice du pouvoir.

En ce 18 mai 2005, premier anniversaire de sa fondation, le Parti SAWAB proclame solennellement  sa disposition à tout dialogue visant à mettre en place une réelle démocratie et à étouffer, avant qu’il ne soit tard, les flammes de la crise qui menace d’emporter le pays. Il rappelle à tous les partis du pouvoir et de l’Opposition l’urgence d’une telle tâche et en appelle à leur sens de la responsabilité, à leur conscience et à leur esprit patriotique. Il renouvelle sa disponibilité à travailler honnêtement et sincèrement avec tous dans cette mission commune. Mais il avertit d’avance, également toutes les parties qu’il ne participera pas aux réunions et forums de complaisance, de parade ou de tricherie.

 

Nouakchott, le 18 mai 2005