Où comment le second risque de démentir le premier

Dans le cadre de la préparation du second tour des élections législatives et municipales prévu le 3 décembre 2006, les membres du Gouvernement, hauts fonctionnaires et agents de l’Etat, notamment dans l’administration territoriale, s’activent à peser de tout leur poids, en vue de renverser la tendance du scrutin initial, au bénéfice des segments les plus conservateurs de la société ; ils se recrutent souvent parmi les chefferies traditionnelles, aussi bien en milieu maure que négro-africain. Au bout de 20 années de domestication par la dictature du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya, ce personnel, dont la vénalité ne souffre pas d’exception à retenir, se distingue par sa malléabilité politique et une totale sujétion au sommet du pouvoir. Les listes du Rassemblement National des Indépendants, celles du PRDR, l’ex parti au pouvoir, ainsi que ses satellites RDU, UCD-Kadima fournissent le principal réservoir d’une tentative de récupération indirecte par quoi l’autorité de transition s’emploie à contrôler la tendance rationnelle des urnes. Il s’agit d’une stratégie raffinée où dominent les faux semblants et une discrète offensive sur les esprits faibles, à coups de cadeaux, sinon de promesses et menaces.
L’ancienne opposition paraît tomber dans le piège de l’autosatisfaction, évitant d’affronter une perspective plus que probable : son satisfecit imprudent et celui de la communauté internationale ouvrent la voix à la seconde phase du plan de manipulation : la transparence du premier tour constitue une diversion à peu de frais ; elle servirait de paravent à une ingénieuse opération de conditionnement des notables tribaux, depuis toujours relais de l’Etat auprès des électeurs. Dans le strict respecte des formes, le pouvoir actuel n’épargnera nul effort, en vue de porter, au Parlement, une majorité de supplétifs béni-oui-oui qu’augmentera, le moment venu, le débauchage d’élus sous l’étiquette des partis. Indépendants version CMJD, PRDR, RDU, UCD-Kadima ou membres achetables de la Coalition des Forces du Changement Démocratique (CFCD), tous s’apprêtent au rassemblement autour du candidat de l’Armée, Sidi Ould Cheikh Abdallahi, un homme au demeurant respectable mais inapte aux ruptures qu’impose la décomposition avancée de la Mauritanie. Une fois installé, ce dernier écourtera son mandat ; sa démission, pour motifs personnels, rouvrira la voie magistrale de la reprise en main par les principaux auteurs du putsch d’août 2005 ; le terrain est balisé, dès après la chute du Colonel Ould Sid’Ahmed Taya. Nous n’en sommes qu’aux préliminaires du grand jeu.
D’ici le 3 décembre 2006, en vertu de la traque consciencieuse de tels abus, nous tenons le journal des irrégularités commises, ici et là, dans la mesure où l’écho nous en arrive par le détail.
- Le Ministre de l’Enseignement Fondamental et secondaire, Cheikh Ahmed Ould Sid’Ahmed exerce des pressions sur deux conseillers parmi ses cousins de la tribu Kounta, afin de les contraindre d’élire, à la charge de maire de Hassi Mhadi, dans le département de Timbedra, Monsieur Sid’Ahmed Ould Babe, catalogué Indépendant ; ce dernier a déjà été impliqué dans un obscur trafic de mineurs vers l’Etat des Emirats Arabes Unis, dénoncé, en 1996, par SOS Esclaves.
Le ministre prétend agir ainsi, au nom du gouvernement et se prévaut des instructions du Président du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD), le Colonel Ely Ould Mohamed Vall ; de même, il s’active à Timbédra, contre une liste sans parti, conduite par Bouh Ould Hamoud Ould Ahmedou, contre les instances de Lemrabott Sidi Mahmoud Ould Cheikh Ahmed, Président du Rassemblement National des Indépendants, ancien ministre de Ould Taya, budgétivore hors normes et commanditaire relaps de fraudes sous la dictature.
- Le second membre du gouvernement à faire preuve d’un manque de retenue manifeste est Yahya Ould Sid’El Moustaph, Ministre chargé de l’Alphabétisation, de l’Orientation islamique et de l’Enseignement originel ; sous ses instructions, Mohamed Lemine Ould Oumouhoud, nouveau Secrétaire Général de l’Association des Oulémas de Mauritanie vient de lever le blocage en vigueur depuis le 3 août 205, sur les reliquat d’un fonds destiné, sous Ould Taya, à la lutte contre le « terrorisme » ; à l’époque géré par son prédécesseur Hamden Ould Tah - actuel Président de l’Observatoire National des Election (ONE) - ce concours devait contribuer à acheter les consciences religieuses du pays.
Le premier chèque a été remise, ces derniers jours, au candidat Indépendant à Guérou, Slama Ould Abdallah. Une somme encore indéterminée, revient à une la liste suscitée par le Pouvoir, dans le village de Barkéol. Le reste est alloué aux protagonistes du second tour des législatives et municipales, dès lors qu’ils se retrouvent en concurrence avec des Réformateurs Centristes, le courant islamiste modéré, membre de la CFCD.
Toujours à Guérou, où le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD) affronte une formidable mobilisation des moyens de l’Etat, des hauts fonctionnaires ont reçu consigne d’apporter leur appui, sur place, au protégé du Ministre. L’on compte le Directeur des Douanes-Pétrole et une dizaine de commissaires de police, originaires de la même tribu Tajakant. Tous s’évertuent à intimider les autochtones, au nom de l’autorité de transition à laquelle ils attribuent une préférence explicite pour Slama Ould Abdallahi.
Dans la région du Traza, Bebaha Ould Ahmed Youra, le Directeur du Port Autonome de Nouadhibou, avec le soutien de Tijani Ould Kerim, ambassadeur de Mauritanie à Washington, s’emploie à mettre en garde des électeurs marqués par le souci historique de la prudence, contre toute tentation de provoquer la défaite du candidat Indépendant, Baba Ould Sidi, ex Ministre de la Défense de Ould Taya, aujourd’hui diplomate, chef de la délégation permanente de Mauritanie à Paris et à deux mois de la retraite.
L’ensemble de ces faits relève de l’anecdote, tant l’impartialité proclamée par les chefs militaires et le gouvernement sous leur tutelle, se trouve démentie sur l’ensemble du territoire. L’administration, les hommes d’affaires, les détenteurs d’une parcelle de contrainte centrale, tous s’activent à endiguer la poussée des forces dites « du changement ». L’ardeur à la tricherie s’accentue au point de se déployer sans vergogne.
La transition en Mauritanie va à son échec.
Conscience et Résistance Le 29 novembre 2006